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Full text of "Bucoliques"

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BUCOLIQUES 



DU MÊME AUTEUR 



Les Roses [épuisé). 
Crime de village [épuisé). 
Sourires pinces. 

L'ÉCORNIFLEUR. 
COQtJECIGRUES. 

La Lanterne sourde. 

Le Vigneron dans sa vigne (épuise). 

Poil de carotte. 

Histoires naturelles. 

La Maîtresse. 

Le Plaisir de rompre, comédie en un acte. 



En préparation 



Les Tablettes d'Eloi. 
Le Pain de ménage. 



Tous droits de traduction et de reproduction 'réseivés 
pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège» 



JULES RENARD 



Bucoliques 



DEUXIÈME ÉDITION 




PARIS 
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR 

28 BISj RUE DE RICHELIEU, 28 B»S 
1898 



// a été tiré à part 

4 exemplaires sur papier du Japon, 

2 5 sur papier de Hollande 

numérotés à la presse. 






A LA MÉMOIRE DE 

MON PÈRE 

QUI FUT UN SAGE 
19 juin rSgy. 



953 



f2 



LA LUTTE QUOTIDIENNE 



PREFACE 



LÀ LUTTE QUOTIDIENNE 



« Il faut en France beaucoup de fermeté, 
et une grande étendue d'esprit pour se pas- 
ser des charges et des empjois, et consentir- • 
ainsi à demeurer chez soi et à ne rien faire. 
Personne presque n'a assez de mérite pour 
jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds 
pour remplir le vide du temps, sans ce que 
le vulgaire appelle des affaires. Il ne man 
que cependant à l'oisiveté du sage qu'un 
meilleur nom, et que méditer, parler, lire 
et être tranquille, s'appelât travailler. » 
La Bruyère. 



I 



Lève-toi malin. Ne devrais-tu pas être 
debout dès Taurorc ? Et quatre heures, e/est 
trop tard. Les vignerons sont dans leurs 
vignes. DeyiHtMes. Le premier, salue le 
soleil ! 

Si tu es riCite, paie un serviteur qui, cha- 
que matin, d'ttne respectueuse poussée, te 
jette sur la descente de lit, car ta femme est 



4 BUCOLIQUES 

faible. Elle le retient. Elle dit que tu as le 
temps et elle t'amollit par sa tiédeur. 

Ne te poses-tu jamais cette guestion : Si tu 
te couchais et te levais plus tôt, quelle serait 
ton œuvre ? Songe à la mobilité de Tesprit : 
la pensée que tu viens d'avoir, tu ne l'avais 
pas il y a une seconde, et déjà elle t'échappe. 
La lettre que tu écris, le livre en train, si tu 
variais tes heures de sommeil et de travail, 
seraient autres. Tu ne te servirais ni des 
mêmes idées, ni ^es mêmes mots. Toute ta 
vie intellectuelle changerait Ae forme et de 
qualité. Tu perds peut-être quotidiennement, 
à dormir, à manger, à faire là bête, l'ins- 
tant unique où tu aurais du génie. 

Ce problème insoluble ne te trouble guère. 
Réveillé," tu te plais, sans. honte, au lit. Le 
médecin te dit que sept heures de repos suf- 
fisent à im homme de ton âg^e. Tu dors le 
double et tu réclames, après un^nuit de qua- 
torze heures, ta sieste. 

— C'est mauvais pour la digestion, dit le 
médecin. 

Et tu lui répliques : 



BUCOLIQUES 8 

— Pour celle des autres. Moi, je digère 
mieux. 

— Marchez, dit le médecin. 

— Je dormirais debout. 

— Déjeunez frugalement. 

— Je dormirais avec la faim. 

— Buvez du café. 

— Le café m'empêche de dormir, mais il 
me laisse le besoin de dormir. 

Et tu t'étends sur ta chaise longue. 

Tu dors mal, le cou cassé, la chair en proie 
aux fourmis, le cœur aux remords. Tu 
rêves de geus qui travaillent, si laborieux 
qu'ils ne te regardent même pas et que tu 
devines seulement leur pitié. Et tu dors 
dans l'oppression, comme on nage entre deux 
eaux, ni asphyxié, ni libre de respirer. 

Ah I pince-toi, dresse-toi, secoue ta tête 
qui frappe l'air comme un lent marteau, et 
vite au travail ! 

Le travail, voilà le dieu sévère de qui tout 
dépend. 

Sans le travail, le reste n'est rien. Je te le 
jure par l'expérience universelle. 



6 BUCOLIQUES 

Cet inconnu de la me passe léger, heureux 
et souriant. Je sais pourquoi : il a bien tra- 
vaillé. Et je sais pourquoi un autre s'esquive, 
1 allure oblique et les épaules rapprochées. 
Et quand une tuile te tombe sur le nez, ne 
cherche point la cause de s'a chute. Tu récri- 
minerais vainement et, loin de te consoler, je 
te dirais avec sécheresse : 

— Tu ne travailles donc pas qu'il t'arrive 
malheur ? 

Et surtout, il ne faut jamais tricher. 



II 



Non, ne triche pas. 

Travailler, pour un écrivain, ce n'est ni 
lire, ni copier des notes, ni observer, ni rêvas- 
ser, ni compter ses anciennes dépenses d'é- 
nergie. 

Et d'abord, tu rejettes loin de toi les livres 
des autres. Puis tu t'assieds devant une table 
où tu n'as que de l'encre et du papier. Et 
il est nécessaire que ta poitrine touche la 
table. Sinon, tu mettrais les mains dans 
tes poches, et tu fixerais le plafond. Appro- 
che-toi, saisis ferme ta plume et prends de 
l'encre. Et que tes yeux n'aillent point errer 
sur le mur ou se promener par la fenêtre. 
Mais penche la tête et tourne ton œil en 



8 BUCOLIQUES. 

dedans. Et si ta plume sèche, reprends de 
l'encre, afin d'être prêt. Et laisse ta montre 
tranquille. Comme un mendiant, sûr d'avoi,r 
sonné et que la maison est habitée, s'enracine 
à sa porte, toi, reste immobile. Ton esprit 
fait le mort, lasse-le par de patientes provo- 
cations. Il cédera. Bientôt la première idée 
bouge. Elle arrive. 

— Et si ça ne vient pas ? 

— Ça vient toujours. 



III 



Mais, lâche incorrigible, tu as disparti; tu 
es dehors et tu vas, le long du lac, jusqu'au 
banc, te reposer. Les sapins font cercle der- 
rière toi, et devant, le lac multiplie ses sou- 
rires puérils. Tu écoutes, tu renifles, tu vois. 
Cette nuit, des amants ont aplati l'herbe du 
bord. A les pieds, une bête qui a plus de mille 
pattes et des couleurs si riches qu'elle semble 
tombée du soleil, met une année au moins 
de sa vie à traverser les sables de ce petit 
désert. Une odeur résineuse te monte au cer- 
veau. Pour décoller tes idées, tu te glisses 
dans ta barque, et comme ramer te fatigue, 
tu ouvres un parapluie qui te sert de voile 

1. 



10 BUCOLIQUES 

et que la brise incline à son gré. Au milieu 
du lac, tu t'arrêtes et tu regardes le coteau. 
On y rentre les foins secs, et des fermes aux 
prés fauchés, les trçivailleurs vont et viennent 
obstinément. 

Il n'y a pas de route « carrossable ». Il 
faut rentrer le foin à dos d'homme. Le por- 
teur descend de la ferme avec son crochet. 
Les femmes le chargent et peignent son foin 
au râteau, de peur du gaspillage. Il remonte 
à la f^rme, courbé, enfoui ; ses jambes seules 
dépassent. Il suit le chemin étroit et raîde, 
où çà et là une pierre le cale. Parfois il hésite 
à une rigole d'eau courante et ses jambes 
s'écartent un peu plus. Sa meule de foin 
rétouflfe et le tire en arrière, il s'acharne et 
la sauve d'une pluie prochaine. 

C'est la prairie qui grimpe. 

Comme tu te trouves bien ! 

Au bout du toit de la grange un pinson 
répète par intervalles égaux sa note hérédi- 
taire. A force de le regarder, l'œil trouble ne 
le distingue plus de la grange massive. Toute 
la vie de ces pierres, de ce foin, de ces pou- 



BUCOLIQUES 11 

1res et de ces tuiles s'échappe par un bec 
d'oiseau. Ou plutôt la grange même siffle un 
petit air. 

L'ombre des sapins se teinte selon les nua- 
ges. L'eau élastique obéit à ta moindre pesée. 

Le lac ne cesse de se rafraîchir aux sources 
de la montagne. Chants de coqs, cloches de 
vaches et voix de chiens, les échos répètent 
tout et tu en profites : Ton cerveau se remet 
à neuf. Tu t'approvisionnes d'images, de 
bruits et d'odeurs. Tu te gorges jusque-là. 

Le porteur de foin qui, déchargé, s*essuie 
le front, envie ta fainéantise. 11 a tort ; il te 
juge mal. Il croit que tu ne fais rien, mais 
au fond, n'est-ce pas ? cher ami, tu fais ce 
qu'il fait : tu rentres ton foin pour l'hiver. 



PHILIPPE 



"BUCOLIQUES 



PHILIPPE 



Il n'a pas de métier spécial ; il sait seule- 
ment tout faire. Il sait conduire un cheval, 
panser le bétail, tuer un cochon, faucher, 
moissonner, fagoter, mesurer et empiler du 
bois sur le petit port du canal, jeter Téper- 
vier, cultiver un jardin. Il sait faire le serru- 
rier, le menuisier, le tonnelier, le couvreur et 
le maçon. Mais, quelque travail qu'on lui 
commande, il ne l'accepte qu'après avoir 
réfléchi. Je crains toujours un refus. 

— Philippe, pourriez-vous réparer cette 



16 BUCOLIQUES 

cheminée qui Unira par tomber sur la tête de 
quelqu'un? 

Philippe regarde longtemps la cheminée, 
calcule ce qu'il faudrait d'échelles, de bri- 
ques, de mortier, et dit : 

— Ôh ! ma foi, monsieur, c'est possible. 

— Philippe, voulez-vous planter là une 
. pointe? 

Il observe l'endroit du mur que je désigne, 
la pointe, le marteau. 

— Par Dieu! dit-il, tout de même il y au- 
rait moyen. 



II 



— Je suis venu au monde avec mes deux 
bras, dit Philippe. 

A leur mariage, ils avaient, sa femme et 
lui, quatre bras. Chaque nouvel enfant ajoute 
les deux siens. Si personne de la famille ne 
s'estropie, ils ne manqueront jamais de bras, 
et ils risquent seulement d'avoir trop de 
bouches. 



m 



Philippe habile la maison qu'habitait son 
père. Il a fait bâtir une grange près de la 
maison et la grange neuve est bien mieux 
que la vieille maison qui menace ruine. D'a- 
bord, on ne voit pas clair à l'intérieur de 
cette maison. Il faudrait remplacer la porte 
pleine par une porte-fenêtre ; mais on en par- 
lera une autre fois. Ce qui presse, c'est le toit 
de chaume : il s'affaisse et s'éboulera si on 
ne change la grosse poutre du milieu. 

— Il n'y a plus à reculer, se dit Phi- 
lippe. 

Il achète une poutre et la charroie devant 
la porte de sa maison, et c'est tout ce qu'il 
peut faire pour le moment. 11 la mettra sur le 



BUCOLIQUES 19 

toit, plus tard, quand il aura de quoi payer 
une couverture de paille fraîche. La poutre 
reste parterre, à la pluie, au soleil, dans . 
l'herbe, et les gamins s'amusent à courir 
dessus, quand ils sortent de classe. 



IV 



— Qu'avez-vous donc à la main ? 

— Je me suis coupé un morceau du poi- 
gnet, dit Philippe. 

11 souffre moins qu'il ne s'étonne. Il a pu, 
jusqu'ici, couper avec sa serpe, sans une 
égratignure, des arbres durs, gros comme 
la cuisse. Or il veut ce matin couper une 
mince petite baguette. Il faut croire qu'il vise 
mal et qu'il y met trop de force. Il manque 
la baguette et sa serpe lui entaille le poignet 
jusqu'à l'os. La blessure se cicatrisera, mais 
elle bâille bien grand. La baguette, restée au 
bois, l'a échappé belle. 

— Je crois qu'il le fait exprès, dit sa femme. 
A chaque instant, il lui arrive des tours pareils. 



BUCOLIQUES 21 

Et elle raconte qu'une autre fois il vient de 
nettoyer un coin de la grange afin d'y battre 
un peu de blé. Le sol est net comme une 
table. Philippe grimpe en haut, par l'échelle, 
pour descendre une gerbe. Sa fourche mal 
piquée cède et il tombe, en arrière, dans la 
grange. On le relève avec trois trous à la 
tête, trois trous qui faisaient une grosse 
bosse. 

Je vois que Philippe, qui écoute sa femme, 
s'apprête à rire. 

— Oui, monsieur, dit-elle, imaginez- vous 
qu'il tombe juste à la place qu'il avait si pro- 
prement balayée ! 

A ces mots, Philippe éclate de rire. 

Mais M"*' Philippe, qui est une femme 
courte et ronde, ne rit pas. Elle agite ses pe- 
tits bras de lézard et me dit : 

— Entendez-moi, monsieur ; après chacune 
de ses bêtises, il reste des semaines sans tra- 
vailler. 11 est temps que ça finisse et je lui 
promets que, s'il recommence de faire le 
braque, je lui jette un pot d'eau bouillante à 
la figure. 



C'était un beau canard à queue bouclée, 
gras et de riches couleurs, et qui portait son 
bec, comme une large barbe, au milieu du vi- 
sage. Chacun se réjouissait de le manger, 
mais personne ne voulait le tuer. La servante 
même, qui le tenait par les pattes, faisait des 
grimaces. Heureusement Philippe travaillait 
non loin de là, au jardin ; il vit notre embarras 
et dit : 

— Appprtez-le moi. 

Je prévoyais la scène. J'avais envie d'aller 
ailleurs. Je me forçai à rester. La servante 
lendit à Philippe le couperet de cuisine. Après 
en avoir tâté du doigt le tranchant, il préféra 
sa serpe. Il appliqua sur une bûche plate le 



BUCOLIQUES 23 

ventre du canard. La tête dépassait un peu, 
ahurie, presque immobile. 

— Attachez-lui sa tête avec une ficelle, dit 
la servante. Je tiendrai le bout, sans quoi il 
va retirer la tête. 

— 11 n'aura pas le temps, dit Philippe. 

Et d'un seul coup de serpe, tandis que nous 
fermions les veux, il fit voler la tête du 
canard. 

Puis il Véleva en l'air et le laissa saigner. 

Le canard décapité battait de l'aile et, d'un 
effort spasmodique, dressait son cou rouge et 
ruisselant. 

11 avait la vie dure. 

Et bientôt il r^endit par le cou et non par le 
bec (son bec était là-bas, au pied du mur) les 
dernières graines avalées. 

— 11 dé-mange, dit Philippe retourné à son 
travaiL 

Le canard mollissait. Toutefois ses plumes 
se gardèrent longtemps chaudes. 
On félicita Philippe. 

— C'est à croire, lui dis-je, que vous avez 
pris des leçons de Deibler. 



24 BUCOLIQUES 

11 répondit gravement : 

— Jamais personne ne m'a montré. 

— Et ça ne vous fait pas quelque petite 
chose? 

— De tuer un canard, non, dit Philippe. 
Peut-être que si c'était une autre bête!... 
Mais les canards, j'en tuerai tant qu'on vou- 
dra. 



VI 



Philippe et M"^« Philippe ne sont jamais 
venus à Paris et M™*^ Philippe n'a pas envie 
d'y venir. 

— Pourquoi? 

— Parce que, dit-elle, si j'avais soif dans les 
rues, comment donc que je ferais pour boire 
un coup d'eau? 

Au contraire, Philippe voudrait bien voir 
Paris. Il a même failli le voir. En ce temps-là, 
îl était domestique chez le fermier Corneille 
qui lui dit : 

— Je ne peux pas m'absenter cette semaine. 
Tu vas prendre ma place et accompagner le 
toucheur qui mène nos bœufs au marché de 
la Villette. 



26 BUCOLIQUES 

Déjà on avait embarqué les bœufs, et Phi- 
lippe, qui portait une veste sous sa blouse, 
montait dans les wagons à bestiaux, à côté 
du toucheur. Il était content, il riait, il par- 
lait fort, lorsque accourut le fermier Corneille : 

— J'ai réfléchi, dit^il ; je peux aller à Paris. 

— Alors, moi, dit Philippe, je reste? 

— Naturellement, dit le fermier Corneille. 
Nous n'avons droit qu'à deux places dans le 
wagon à bestiaux. Et d'ailleurs, quand je ne 
suis plus à la ferme, personne, excepté toi, 
n'est capable de la garder. 

Philippe s'en retourna, déçu d'une part et 
flatté de l'autre. 



VII 



Le ménage Philippe travaille dans le jardin. 
Philippe relève el noue les poireaux. II leur 
fait, dit-il, des chignons, M"^^ Philippe, à 
genoux, allume, en plein air, la lessiveuse 
avec du papier et des bûchettes et elle écoute 
si le feu pétille. Elle dit bientôt : 

— Je crois qu'il commence à faire la 
vie. 

— Venez, leur dis-je, prendre une tasse de 
café. 

Comme s'ils étaient sourds, il faut que je 
les appelle une seconde fois. Ils ont bien 
entendu et s'observent de loin. Puis, sans 
que je sache quel signe les a mis d'accord, 
ils quittent ensemble leur ouvrage, et, préoc- 



28 BUCOLIQUES 

cupés d'arriver ensemble, ils s'approchent 
d'un même pas, les yeux baissés. 

— Sucrez- vous. , 

M°™® Philippe, la première, pince des doigts 
un morceau de sucre qu'elle pose avec pré- 
caution dans sa tasse. 

— Sucre-moi aussi, dit Philippe. 

— N'es-tu pas capable de te sucrer tout 
seul? dit M™^ Philippe qui me regarde. 

— J'ai les mains trop sales, dit Philippe. 
jyjme Philippe pince un autre bout de sucre 

et le met sur la table. 

— Le laisses-tu là? dil Philippe. 

— Faut-il donc, dit-elle, que je l'apporte 
jusque dans ta tasse? ^ 

— On finit ce qu'on commence, dit-il. 

Ils font ces manières autant par gêne que 
pour se taquiner. Et c'est encore M"'^ Phi- 
lippe qui, la première, remue son café et se 
brûle les lèvres à la tasse fumante. Non qu'elle 
soit* effrontée, mais elle veut prouver à Phi- 
lippe qu'elle a moins peur que lui du Monsieur. 



VIII 



— Qu'avez-vous mangé hier, madame Phi- 
lippe? 

— Notre reste de lapin maigre. 

— Pourquoi maigre? 

— Parce que nous ne l'engraissons pas 
avant de le tuer. Il reviendrait trop cher. 
Depuis trois jours, nous vivons dessus à six 
personnes. Je l'avais coupé en dix-huit mor- 
ceaux. J'en ai fait cuire six dimanche avec 
des oignons, six lundi avec des carottes et six 
hier avec des pommes de terre. 

— Et plus on allait, meilleur c'était, dit 
Philippe. 

— Mais vous en aviez chacun gros comme 
une noix? 

2. 



30 BUCOLIQUES 

— Regardez ce goulu-là, dit M™« Philippe ; 
il s'en donnait mal au ventre. 

Philippe rit selon son habitude. C'est-à- 
dire qu'il ouvre la bouche coname s'il riait et 
que sa peau cuite fait des plis serrés autour 
de ses yeux. On n'est pas sûr qu'il rit. Les 
yeux clairs tranquillisent par leur gaieté pué- 
rile, mais la bouche qui bâille inutilement 
trouble un peu. Et quand cette bouche se 
ferme, la figure de Philippe cesse de vivre. 
Elle ressemble à une motte de terre dont sa 
barbe serait l'herbe sèche. 



IX 



Les Philippe peuvent s'offrir un lapin mai- 
gre au moins,' par an; mais il leur arriva 
une fois, en 1876, de si bien manger qu'ils 
ne l'oublieront jamais. Ils recevaient la visite 
d'un cousin éloigné, et M""^ Philippe eut 
l'idée de le fêter par un repas où elle ne mé- 
nagerait rien. 

Elle alla consulter M"** Loriot, la cuisinière 
du château. 

— Je veux, dit-elle, faire à notre cousin 
une soupe qui le régale. Enseignez-moi une 
soupe. 

— Quelle soupe? dit M"'» Loriot. 

— Une soupe comme la vôtre, une §oupe 
de riches. 



32 BUCOLIQUES 

— Oh! moi, je connais tant d'espèces de 
soupes, dit M"*^ Loriot, que je vous engage à 
faire un pot-au-feu. C'est ce qu'il y a de meil- 
leur et de moins difficile. 

— Faudra-t-il mettre du pain dedans? dit 
M°^' Philippe. 

— A votre place, dit M"*^ Loriot, j'y met- 
trais du vermicelle. C'est plus distingué. 

]^me Philippe courut s'approvisionner et, 
rentrée chez elle, vida un plein sac de ver- 
micelle dans son pot, avec le bœuf et les 
légumes. 

Et, le soir, elle servit d'abord le bouillon 
où chacun put déjà goûter quelques brins de 
vermicelle qui excitèrent l'appétit. 

Puis elle servit les légumes et le gros du 
vermicelle. 

Et elle servit enfin la viande de bœuf et le 
reste du vermicelle qui s'y était collé comme 
par un jour d'orage. 



r 



M"** Corneille fut une fermière économe, 
et il ne lui arriva qu'une fois dans sa vie 
d'offrir quelque chose à un de ses domes- 
tiques. Il faisait chaud, cïiaud, ce jour-là; 
jamais peut-être il n'avait fait si chaud. Inoc- 
cupée et à l'ombre sur sa porte, elle regardait 
Philippe, alors domestique chez les Corneille, 
barbouiller de vert une charrue. Coiffé d'un 
vieux petit chapeau déteint, sans forme, et 
qui n'était pas de paille, il suait, il fondait^ il 
gouttait. La peau de sa figure devenait rose 
tendre. Juste sous le soleil, il travaillait tête 
basse, et, observé par sa maîtresse, il écai>- 
tait la couleur, comme un vrai peintre. 



34 . BUCOLIQUES 

M™* Corneille, quoique dure pour les autres 
et pour elle, ne put se retenir. 

— Venez boire un coup, Philippe, dit-elle 
bourrue. 

Philippe ne prit pas le temps de s'étonner. 
11 vint, comme s'il obéissait à un ordre, et en- 
tra derrière M"*® Corneille, après avoir quitté 
ses sabots. M°^ Corneille tira du seau une bou- 
teille qui rafraîchissait et elle emplit un verre. 

— Avalez, dit-elle, à peine moins impé- 
rieuse que si elle eût donné de l'ouvrage. 

Philippe but sans cérémonie, comme un 
trou dans une terre sèche, et brusquement il 
ôla de sa bouche le verre encore à moitié 
plein. Il frissonnait, les lèvres rétrécies, tous- 
sant et sourcillant. 

— On croirait que vous grimacez, dit 
M""' Corneille. N'est-il pas bon? 

— Si, si, maîtresse, dit Philippe qui tâchait 
de rire. 

— Vous dites si, comme vous diriez non. 

« 

Le vin aurait-il un goût ? 

— Non, non, maîtresse. 

— Cette fois, vous dites non, comme vous 



BUCOLIQUES 35 

diriez oui, fit M"*^ Corneille, du ton qu'elle 
prenait quand les choses allaient se gâter. 
Puisque notre vin n*a pas de goût, il vous 
déplaît donc ? J'aime mieux le savoir. J'irai 
vous en chercher du meilleur. 

— Pour ne pas mentir, maîtresse, il a un 
petit goût suret, mais c'est plutôt agréable, 
dit Philippe mal à l'aise. 

Il vida le verre, mit ses sabots et retourna 
colorier sa charrue au soleil. 

— Et. après, dis-je à Philippe qui hésitait, 
finissez. Pourquoi, en buvant, faisiez-vous la 
moue? 

— Parce que, dit Philippe, la maîtresse 
m'avait versé , au lieu de vin, du vinaigre. 

— Du vinaigre ! Ah ! ah ! mon pauvre vieux 
Philippe, 

— Oui, de ce vinaigre rouge qu'elle fabri- 
quait et qui emportait la mâchoire. 

— Et vous ne disiez rien ? 

— Je n'osais pas. 

— Ce n'était qu'une erreur de M™^ Cor- 
neille. 

— Je ne savais pas. 



36 BUCOLIQUES 

— Comment? Supposiez-vous qu'elle vous 
attrapait? 

— Qu'est-ce que je devais croire? Aujour- 
d'hui même je me le demande. J'étais fort 
embarrassé. Je me disais : « Si la maîtresse 
ne le fait pas exprès, faut-il la mortifier, pour 
une fois qu'elle est gracieuse avec un domes- 
tique? et si elle le fait exprès, si elle s'amuse, 
faut-il Tempêcher de rire? » Et, dans le doute, 
je me taisais. 

— M'"^ Corneille s'est aperçue de la mé- 
prise ? 

— Elle ne m'en a point parlé. 

— , Vous pouviez lui raconter l'histoire plus 
tard. Elle aurait ri. 

— Elle ne riait guère, dit Philippe, et elle 
n'aimait pas avoir tort. Chaque fois que le 
mot me venait au bout de la langue, je rava- 
lais ma langue. 

— Ce qui m'étonne, c'est que vous ayez eu 
le courage de boire le verre tout entier. 

— C'était moins mauvais à la deuxième 
moitié. 

— Cela vous brûlait? 



BUCOLIQUES 37 

— Ça piquait un peu l'estomac. Comme la 
maîtresse regardait ailleurs, j'ai couru m'é- 
teindre avec un pot d'eau fraîche. Les gencives 
m'ont écume toute la nuit. Mais le vinaigre 
est sain. D'aburd on est malade, et puis on 
se trouve fortifié. Je n'y pense plus. 

— Peut-être que votre ancienne maîtresse 
y pense toujours. A votre place, je voudrais 
en avoir le cœur net. 

— Un monsieur comme vous peut-il se 
mettre à la place dun domestique ? 

— Accordez-moi, Philippe, que vous avez 
de la bonté de reste. 

— Je ne dis pas le contraire. 



XI 



En semaine, Philippe ne va pas à Tau- 
berge, el le soleil seul cuil ses joues ; mais 
chaque dimanche, après vêpres, le vin achève 
de les cuire. Non que Philippe se saoule; 
il boit avec mesure, pour se récompenser, et 
il fait durer le plaisir. Ce n'est que très tard 
qu'il éprouve une espèce de joie puérile 
et bruyante qu'il connaît bien. Aussitôt il 
s'arrête de boire et quitte l'auberge. Sur 
la route, il exagère un peu son ivresse; il 
s'amuse à .gesticuler, à briser sa ligne de 
marche et il ne perd pas la tête quand arrive 
une voiture. 

Puis, dès qu'il aperçoit notre maison, il 
s'inquiète. 



BUCOLIQUES 39 

— Qu'est-ce que le Monsieur dira ? 

Il rentrait heureux et je vais gâter sa 
journée. 

Il devine que je le guette de la terrasse du 
jardin, où j'ai Fhabitude de respirer l'air du 
soir, et il faut qu'il passe devant moi, pour 
rejoindre sa femme, déjà couchée. Il hésite, 
immobile à la porte du jardin, et je l'entends 
souffler. 

Enfin, résolu, il pousse la porte: son ombre 
frôle la mienne; il lève son chapeau d'un 
geste humble et court, à peine visible, et 
murmure : « Bonsoir ! ?> 

Et il tâche de bien suivre le milieu de 
l'allée, de peur d'écraser une fraise. 

C'est l'heure où le coucou chaqte avec sa 
voix de poterie brute. 

Demain- matin, Philippe se lèvera encore 
plus tôt que d'ordinaire, il travaillera avec 
repentir, taciturne et le nez bas, comme pour 
enterrer l'odeur de vin restée à son haleine. 



Xll 



Le soir, sa soupe mangée chez lui, dans 
Tobscurilé, Philippe vient souvent respirer 
le frais à côté de moi. Il apporte sa chaise, 
s'installe à califourchon, sort ses pieds lourds 
de fatigue et les met sur ses sabots, à Fair. 
Il bourre à moitié sa pipe et la tend à son 
petit garçon, Joseph, qui court Tallumer lui- 
même au feu de notre cuisine et qui tire les 
premières bouffées. C'est ainsi que le petit 
Joseph s'apprend à fumer, puis il va s'asseoir 
dans un coin, et il bâille jusqu'à ce que le 
goût du tabac ne lui fasse plus mal au cœur. 

Tantôt j'interroge Philippe et il me ques- 
tionne à son tour, par exemple, sur les 
étoiles. Je récite tout ce que je sais d'elles, et 



BUCOLIOUES M 

il me dit que le petit Joseph les connaît bien 
aussi et qu'il a déjà du plaisir à regarder le 
ciel. 

— Où est-elle, gars, la Grande-Ourse? lui 
dit-il. Indique voir au Monsieur? 

Le petit Joseph, sans se lever de son coin, 
sans ôter les mains de ses poches, remue à 
peine la tête, lance au ciel un coup d'oeil qui 
s'arrête à la visière de sa casquette, et dit : 

— La Grande-Ourse, elle est droit là. 

Tantôt nous préférons nous taire, immo- 
biles et mystérieux. Je ne distingue presque 
plus Philippe et le petit Joseph, car la nuit, 
profitant de ce qu'on bavardait, s'est glissée 
entre nous, comme une chatte, et nos voix, 
comme des rats peureux, restent dans leurs 
cachettes de silence. 



XIII 



Le petit Joseph n'ira plus à Técole, parce 
qu'il en sait assez long, et il a profité hier de 
la grande louée de Lormes pour se louer. Il 
gardera les moulons du fermier Corneille. Il 
est nourri et blanchi. On lui donne cent francs 
par an et les sabots. 

Il couchera dans la paille, près de ses 
moutons, et il sera debout avec eux, dès 
trois heures du matin. 

— Je me suis loué du premier coup, dit-il 
avec fierté. 

11 portait un flocon de laine à sa casquette, 
ce qui signifiait : « Je me loue comme ber- 
ger ». Ceux qui veulent se louer comme 
moissonneurs ont un épi de blé à la bouche. 



BUCOLIQUES 43 

Les charretiers mettant un fouet à leur cou. 
Les autres domestiques se recommandent 
par une feuille de chêne, une plume de 
volaille ou une fleur. 

Joseph arrivait à peine sur le champ de 
foire que le fermier Corneille l'attrapa : 

— Combien, petit? 

Joseph ne dit pas deux prix. 11 dit : « Cent 
francs », et le fermier le retint. Et comme 
Joseph -oubliait de jeter par terre la laine de 
sa casquette, on l'arrêtait encore. Il se serait 
loué vingt fois pour une et chacun voulait 
l'avoir parce qu'il était doux de figure. Il 
s'amusait bien en se promenant. Au retour, 
il eut de la tristesse, mais son père Philippe 
le consola : 

— Écoute donc, bête, tu seras heureux 
comme un prince ; tu auras un chien ; tu par- 
tageras avec lui. ton pain et ton fromage, et 
il ne voudra suivre que toi. 

— Oui, dit Joseph, et je l'appellerai 
Papillon ! 



XIV 



Et Joseph connaît maintenant le plaisir 
d'avoir de l'argent à soi, dans sa poche. Il 
ne dépense jamais rien. Un sou de gagné, 
c'est un sou d'économisé. Il connaît le. plai- 
sir d'avoir un chien docile qui ramène les 
moutons lambins, et les serre de près, sans 
les nâordre, et le plaisir d'avoir un fouet. Il 
fouaille de bons coups qui cassent les oreilles 
et retentissent par le village. La mèche usée, 
il s'assied au bord du fossé, quitte un sabot, 
une chaussette, noue le fouet à son orteil, 
et la jambe raide, il se tresse, les doigts 
fréquemment mouillés, une longue mèche de 
chanvre neuf. 



XV 



Il se trouve plus heureux que son frère 
Gabriel qui s'est loué Tannée dernière. Non 
que les maîtres de Gabriel soient méchants, 
ils ne lui rendent pas exprès la vie dure, 
mais il faut qu'aux époques de labour il se 
lève chaque matin à deux heures. Il va cher- 
cher les bœufs au pré, pour qu'on les attelle 
à la charrue. 

La nuit est noire et le pré loin. Gabriel tra- 
verse d'abord avec assurance le village en- 
dormi, mais, aussitôt qu'il a dépassé l'au- 
berge, la peur le prend. Ses yeux, pleins de 
sommeil, distinguent mal, à droite et à gau- 
che, le fossé, les arbres immobiles, le canal 
muet, la rivière chuchoteuse et, de temps en 

3. 



46 BUCOLIQUES 

temps, une borne de la route. Mais ce qui 
rimpressionne le plus, c'est, quand il arrive 
au pré, d'ouvrir la barrière grinçante. 

Le voilà seul dans les herbes où son pied 
tâtonne. Il perd la tête, il tombe à genoux 
et demande à Dieu pardon de ses péchés. 
Sa prière ardente et brève lui redonne du 
courage. Il devine que les bœufs sont cette 
blancheur là-bas. Il les écoute se dresser et 
respirer bruyamment, et il s'approche d'eux, 
les bras tendus. 

— Holà! Rossignol! dit-il d'une voix 
faussée, où es-tu? 

Ce n'est pas Rossignol, c'est Chauvin qu'il 
touche le premier. Il le reconnaît à son poil 
usé au flanc gauche par le timon. Le poil de 
Rossignol s'use au flanc droit. Et Gabriel 
reconnaît aussi les cornes de Chauvin. Celles 
de Rossignol sont égales et Chauvin n'en a 
qu'une tout entière ; l'autre est cassée et le 
bout manque. 

Dès que Gabriel tient la plus longue dans 
sa main, il lui semble qu'il se réveille, que 
les ténèbres se dissipent et qu'il n'a jamais 



BUCOUQUES 47 

eu peur, et il serre fortement la corne. Chau- 
vin s'ébranle d'un pas de laboureur; Rosai 
gnol marche derrière avec docilité et les deux 
bœufs ramènent Gabriel au village. 



XVI 



— A leur âge, me dit Philippe, j'étais loué 
depuis longtemps. Je me rappelle que la pre- 
mière fois que j'ai couché avec mes moutons, 
je ne savais pas où faire mon lit. J'ai mis 
une botte de paille dans le râtelier pour y 
dormir. Quand je me suis réveillé le matin, 
les barreaux talaient mes côtes. Il ne restait 
plus un brin de paille sous moi. Les mou- 
tons m'avaient mangé mon lit. Et je me rap- 
pelle que la nuit suivante, il faisait un gros 
orage. J'avais peur tout seul. Je me suis levé 
pour aller près de mon chien qui dormait 
sous un chariot dans la cour ; c'était une com- 
pagnie. 

En ce temps-là les petits bergers et les 



BUCOLIQUES 49 

petits porchers étaient traités dur. On ne leur 
donnait que du pain. 

— Rien avec ? 

— Rien que l'eau de leur soupe. 

— Pas de salé? 

— Ni salé, ni légumes, ni un œuf, ni un 
morceau de fromage. Je vous le dis : rien 
que du pain. Avant d'aller au champ ils cou- 
paient au pain commun ce qu'il leur fallait 
pour la journée et c'était fini. Demandez aux 
fermiers Colin qui se sont retirés et qui vivent 
de leurs rentes. M"^* Colin défendait au 
berger et au porcher de rester là, quand les 
autres domestiques se mettaient à table. On 
aurait pu passer en cachette, aux gamins, 
un peu de fricot. 

— Quels avare3, que ces Colin ! 

— Ils avaient raison, dit Philippe. C'est de 
cette manière-là qu'ils sont devenus riches. 
Aujourd'hui nos gamins ont de la chance, lis 
se louent mieux que les autres domestiques. 
On les recherche parce qu'ils sont commodes. 
Une ferme a toujours besoin de deux ser- 
vantes, d'une forte fille pour les gros ouvrages 



50 BUCOUQUES 

et d'une plus jeune pourTaider. Mais celle-ci, 
on la remplace avec avantage par un gamin. 
11 peut faire tout ce qu'elle fait. 11 peut encore 
porter la soupe au loin dans les champs, et il 
ne craint pas les ouvrages malpropres. Il faut 
un lit à une fille, à un gamin il ne faut que de 
la paille. Aussi on les paie de plus en plus 
cher, on les soigne comme des hommes. 



XVII 



C'est pourquoi la rage de se louer tient le 
dernier des Philippe à son tour, le petit 
Emile, qui n'a pas dix ans. Elle le tenait déjà 
l'année passée, et son père a dû le calotler. 
Elle le reprend plus fort cette année, mais 
Philippe refuse. 

— Non, lui dit-il, quand je dis non, c'est 
non. 

Quelque espérance reste au cœur d'Emile. 
Il obtient la permission d'aller voir, au moins, 
les autres se louer. 

11 ne peut durer ce matin au lit. Enfin son 
père se lève ; ils partent et personne n'arrive 
avant eux sur la place où se fait la louée. Par 
jeu, Emile met à sa bouche une feuille de 



52 " BUCOLIQUES 

chêne en signe qu'il est à louer. Gomme son 
père lui dit de Tôler, il la mange. Il regarde 
venir les voilures pleines de monde et les 
bandes de domestiques qui tiennent la largeur 
d'une route. Tous ne sont pas des environs. Il 
en est qui viennent de loin. Emile observe de 
préférence les gamins de son âge qui circu- 
lent librement à la recherche d'un maître. Il 
ne fait pas attention aux colporteurs qui ven- 
dent des ceintures, des chaînes de montre et 
des porte-monnaie. Les femmes se mêlent, à 
part, aux filles qui veulent être servantes. 
On se dévisage, on attend des offres, on cause 
peu ou plutôt, tournant sur pied, on se récrie. 
Parfois un groupe se détaché et entre à l'au-* 
berge. 

Tout à coup un fermier passe devant Emile 
et s'arrête. 

— Est-il loué, ce petit gars-là? dit-il. 
Emile, malade d'émotion, baisse la tête et 

Philippe répond pour lui : 

— Non, il n'est pas loué et il n'est pas à 
louer. 

Le fermier s'éloigne. Les lèvres d'Emile 



BUCOUOUES 53 

tremblent, grimacent et [\ se met à pleurer. 
On rit de son chagrin, autour de lui, moi le 
premier. 

— Écoute, lui dis-je, si tu veux, jeté loue 
à mon service. J'achèterai un cochon, et 
chaque jour, après la classe, tu viendras le 
prendre pour le mener au champ. Tiens, mets 
dans ton porte-monnaie tes quarante sous 
d'arrhes. 

Emile croit que je moque de lui comme 
les autres. 11 se détourne, chine plus fort et 
du pied râpe la terre. 

Philippe agacé le secoue. 

— Si tu ne te tais pas, dit-il, je vas te 
flanquer une paire de calottes. Au moins tu 
sauras pourquoi tu pleures. Et si tu veux 
rester, reste, moi je rentre. 

Et il fait semblant de le laisser là. Mais à 
peine a-t-il le dos tourné qu'Emile le rattrape 
et se cache dans sa blouse. 



XVIU 



Aux dernières élections |nmnicipales, Phi- 
lippe ne s'est pas présenté, ou plutôt on ne 
Ta pas présenté. Pourtant les deux listes 
rivales, celle du curé et celle des radicaux, 
lui ont fait des offres. 

— Faut-il vous porter, Philippe ? 

— Comme vous voudrez, dit Philippe. 
Ce n'était là qu'une réponse habile. 

— Les forces des deux partis sont égales, 
cette année, se disait Philippe. Personne ne 
sait qui sera battu. Je ne veux pas me com- 
promettre, je ne me- fie qu'au hasard, et je 
me laisse mettre sur les deux listes. 

— 11 ne tient pas à rester sur la mienne, 
pensa le curé. D'ailleurs, il doit me détester 



BUCOLIQUES 55 

personnellement, parce que j'ai fait donner 
à ma nièce la place que voulait sa fille au 
château. Je le raie. * 

— Il se dit républicain, pensèrent les radi- 
caux, mais il parle au curé et il va à la messe. 
Cédons-le à l'ennemi. 

C'est pourquoi Philippe ne fut porté sur 
aucune liste. Les électeurs crurent qu'il s'abs- 
tenait, et il lui fallut du courage pour cacher 
sa surprise, quand il n'entendit pas son nom 
sortir des urnes. 

Il avait désiré, tout jeune, être membre 
du conseil. Une première fois élu, il n'avait 
pas cessé de voir ses électeurs lui renouveler 
leur confiance. Et tout à coup, victime de sa 
ruse, il n'est plus rien. Mais, malheureux en 
secret, il ne se plaint pas et il dit sans amer- 
tume : 

— Oh! moi, je me suis retiré de la poli- 
tique ! 



XIX 



— Philippe! Philippe! il n'y a que le tra- 
vail qui rende heureux. 

— Oui, monsieur, dit Philippe qui bêche le 
jardin. Comme on le crie des fois : Honneur 
aux travailleurs ! 

— Certes, vous travaillez, Philippe, mais 
moi aussi, je travaille. 

* — Vous travaillez, dit-il respectueux, en 
vous amusant. 

— Détrompez-vous, Philippe, j'ai mes tra- 
cas, mes devoirs, comme tout le monde. Je 
travaille par nécessité. Quand il fait du soleil 
je préférerais me promener. Je fatigue beau- 
coup de tête. 

— Sûrement, dit Philippe, vous fatiguez 



BUCOLIQUES 57 

plus de tête que moi. Moi, je ne fatigue que 
de corps. 

— Pensez-vous, Philippe, que si la tête va 
mal, le reste du corps n'en souffre pas ? Ix 
soir, dès que le feu de la lampe me brûle le 
front et les yeux, je me retiens d'aller me 
coucher. 

— Vous n'y allez pas, dit Philippe, parce 
que vous ne voulez pas. 

— Erreur, Philippe. Il faut que je veille, 
parce que je ne suis pas matinal, et je tâche 
de rattraper les heures perdues. 

— Restez donc au lit, vous avez le temps 
de dormir. 

— Du tout, du tout, Philippe, et je don- 
nerais gros pour avoir le courage de me lever 
matin. Je vous envie, vous êtes sur vos jam- 
bes au premier rayon de soleil, et cela ne 
vous fait jamais de peine. 

^- Nous avons Thabitude, dit Philippe. 
L'hiver seulement, c'est moins agréable. 

— C'est toujours dur pour moi, Philippe. 
A midi, ce serait encore trop dur. Vous qp 
connaissez pas ce supplice? . 



58 BUCOLIQUES 

— Non, monsieur, dit Philippe. 

— El le supplice d'être enfermé, le con- 
naissez-vous ? Libre, vous vivez sainement 
dehors. Vous prenez de Texercice, vous fai- 
tes de 1-hygiène sans le savoir. S'il vous fal- 
lait demeurer immobile à la maison, trois, 
quatre, cinq heures de suite, les coudes sur 
un bureau chargé de livres, vous en auriez 
vite assez. 

— Je crois comme vous, dit Philippe, que , 
cette vie ne me plairait guère. 

— Et vous raisonnez juste, brave Philippe. 
Oh ! je ne demande à personne de me plain- 
dre! Je veux dire que nous avons chacun 
nos misères, vous les vôtres et moi les 
mieuàies. 

— Ce n'est pas la même chose, dit Phi- 
lippe. 

— Pourquoi, Philippe, pourquoi ? Vous 
qui hochez la tête et qui avez le double de 
mon âge, voulez- vous compter nos cheveux 
blancs? 

— J'aimerais mieux compter nos billets de 
banque, dit Philippe. 



BUCOLIQUES 59 

— Mais, mon pauvre Philippe, je me tue 
à vous expliquer que si j'étais riche comme 
la dame du château, je travaillerais quand 
même et qu'on ne travaille pas que pour 
gagner de l'argent. 

— C'est ce que je dis, rien ne vous force 
à travailler ; votre travail vous désennuie. 

— Vous êtes vraiment têtu aujourd'hui, 
Philippe. Toiît à l'heure, vous aviez Tair de 
me comprendre. Vous ne me comprenez donc 
plus? 

— Si, si, monsieur, dit Philippe. Mais c'est 
égal, je changerais bien. 



MAMAN JEANNE 



MAMAN JEANNE 



LES FIANCÉS DE L'AUBERGE 

Chaque ^oir, après la soupe, Pierre entre 
à l-auberge où maman Jeanne et la ser- 
vante Louise finissent leur ouvrage. Si l'ou- 
vrage ne presse pas, maman Jeanne dit à 
Louise : 

— Laisse, petite, je ferai le reste toule 
seule. 

Et Louise s'assied sur le banc à côté de 
Pierre. Ils ont peur de se toucher. Ils ne di- 
sent rien et n'en pensent pas plus long. Ils 
suivent le va-et-vient de maman Jeanne et ils 
rient quand elle dit : 

— Je suis lasse comme un pauvre chien! 



64 BUCOLIQUES 

Des fois, ce qu'elle dit est moins drôle et 
ils se regardent avant de rire. 

Mais elle prépare le feu du lendemain, 
donne encore un coup de balai et leur 
dit : 

— Mes petits, moi je me couche; éteignez 
la lampe pour que je me déshabille. 

Pierre, d'une bouffée, souffle la lampe. 

Maman Jeanne laisse tomber sa jupe par 
terre et, les pieds joints, elle sort avec 
adresse de ses sabots. Elle y rentrera pareil- 
lement demain matin. Elle n'atfra qu'à se 
laisser glisser. Elle ne perd jamais son temps 
à les chercher et elle les trouve plus commodes 
qu'une descente de lit. 

— Mes petits, dit-elle, je suis couchée, 
vous pouvez rallumer. 

— Ce n'est guère besoin, dit Pierre ; moi 
j'aime autant ne pas rallumer 

— Comme vous voudrez, dit maman 
Jeanne; tâche seulement, petite, de fermer la 
porte au verrou quand ton amoureux s'en ira, 
et puis, toi, petit, tâche de ne pas t'attarder 
longtemps, et puis, toi, petite, tâche de te 



BUCOLIQUES 65 

lever à quatre heures sonnantes, et puis tâ- 
chez d'être sages tous les deux. ^ 

Bientôt, harassée, elle dort. Ses lèvres ont 
cessé de remuer comme elle récitait un der- 
nier « Au nom du Père ». 

Elle n'a pas achevé son signe de croix, — 
mais, étendue raide sur le dos, les bras écar- 
tés, et la tête penchée, elle fait la croix 



L'ESCALIER 



Son auberge vendue, maraan Jeanne tint 
à déménager toute seule. Elle fit plusieurs 
voyages, en se promenant. D'ailleurs, elle ne 
possédait pas un gros mobilier. Elle mit d'a- 
bord sur la charrette trois chaises, sa table, 
ses assiettes, et elle alla les déposer devant 
la maison qu'elle avait achetée pour y finir le 
reste de ses jours. 

Il lui fallait si peu de logement qu'elle louait 
la chambre du bas à tante Rose et ne s'était 
réservé que la chambre du haut. 

Les deux femmes, du même âge, vivraient 
tranquilles, séparées l'une de l'autre ou Tune 
chez l'autre, comme elles voudraient, à leur 
goût. 



BUCOLIQUES 67 

Quand maman Jeanne eut apporté sa com- 
mode, puis son linge, enfin le lit et les ma- 
telas, elle dit à tante Rose : 

— Maintenant, le tout est de les monter 
là-haut. 

— Oui, C'est le tout, dit tante Rose : il fau- 
dra une solide échelle. 

— L'escalier doit être assez large, dit ma- 
man Jeanne. 

— Je Tai bouché, dit tante Rose, il ne me 
servait à rien. 

— Que me cornez-vous là? dit maman 
Jeanne. 

— Je ne corne ni ne flûte, dit tante Rose : 
J'habite la chambre du bas que vous me louez 
et je n'ai jamais besoin de l'escalier qui mène 
à celle du haut. Donc je le bouche, afin que 
nous restions.chacune chez nous. 

— Et moi, dit maman Jeanne, j'entrerai 
sans doute et je sortirai par la fenêtre? 

— C'est votre affaire . Vous ne comptiez 
point, je suppose, que je vous laisserais passer 
et repasser chez moi, à toute heur-e et toute 
la journée et toute votre vie. Autant vaudrait 



63 BUCOLIQUES 

loger sur la place de TÉglise. Dieu merci! je 
paye votre cliambre suffisamment cher pour 
que personne ne m'y dérange. Diminuez-moi 
d'abord et on tâchera de s'entendre. 

— Par exemple ! dit maman Jeanne ré- 
voltée, j'aimerais mieux grimper à même le 
mur. 

— Au revoir, ma belle, dit tante Rose. 

Et elle lui ferma la porte au nez. Maman 
Jeanne, étourdie, baiss^^it les yeux vers la 
terre. 

— Voilà! disait-elle, ce matin j'avais deux 
chez moi : mon auberge là-bas, au bord de la 
rivière, et une chambre ici, dans cette mai- 
son qui m'appartient, et ce soir, je n'ai plus 
de chez moi. 

— Comprenez, si vous pouvez, dit-elle au 
menuisier qui passait et s'arrêta, mais c'est 
comme ça : je n'ai plus de chez moi du tout. 

— Tante Rose s'amuse, dit le menuisier : 
elle vous ou\Tira. 

Tante Rose n'ouvrit pas. Elle se garda 
même de se montrer et les voisins frappèrent 
vainement à sa porte. 



BUCOLIQUES 69 

— Elle croit me faire bisquer, dit soudain 
maman Jeanne ; mais c'est moi qui la ferai 
bisquer. Si elle a sa tête, j'ai ma tête aussi. 

— Retournez à Tauberge, lui dit-on, ou 
venez avec nous, car la nuit tombe. 

— Non, merci. Quand on n'a plus de chez 
soi, on couche dehors. Je coucherai dehors, 
devant sa porte, sous ma fenêtre. On verra 
bien la plus maligne. 

— Elles sont folles toutes deux, dit le me- 
nuisier; ça les regarde. 

— Vous vous figurez que je plaisante, lui 
dit maman Jeanne. Donnez-moi seulement 
un coup de main pour dresser mon lit et 
je m'installerai, pas plus tard que tout dç 
suite. 

Chacun l'aida volontiers. Le lit fut placé 
d'aplomb, deux pieds sur la droite, deux sur 
la gauche du ruisseau. Maman Jeanne alluma 
sa lampe à cause des voitures. 

— Et pour lire votre journal, lui dit-on. 
Mais elle ne savait pas lire. 

Elle trottait d'un pied de ménagère, au mi- 
lieu de ses meubles, comme dans une cham- 



70 BUCOLIQUES 

bre ordonnée et spacieuse. Il ne lui manquait 
que des murs. 

— Quel dommage que le ciel se couvre ! 
dit le menuisier, vous auriez un beau clair de 
lune. 

— Il me ferait mal aux yeux, dit maman 
Jeanne. 

On lui souhaita en riant une bonne nuit. 
Elle répondit sans rire : 

. — Et vous pareillement, bonsoir. 

Elle tapot^ Toreiller, Tédredon et elle se si- 
gnait, déjà glissée entre les draps, lorsque 
la tante Rose parut sur sa porte. 

— Allons, dit -elle, c'est fini, maman 
Jeanne. Je vous ai assez taquinée et je vous 
rends votre escalier. 

— Trop tard, ma fille, dit maman Jeanne, 
qui nouait les brides de son bonnet. J'ai pris 
mes précautions pour cette nuit. Demain 
nous causerons avec Monsieur le juge de paix. 

— Vous boudez? dit tante Rose inquiète. 

— Me laisserez- vous dormir, à la fin ? dit 
maman Jeanne, qui lui tourna le dos. 

Un cercle de curieux se formait, et des 



BUCOLIQUES 71 

gens couchés comme leurs poules se rele- 
vaient pour la visiter. Les paupières fermées, 
elle ne répondait plus. 

— Vous n'êtes guère à plaindre, lui dit 
quelqu'un, si je m'écoutais, moi, Tété, je cou- 
cherais souvent dehors, par peur des puces. 

— Elle dort, dit un autre. 

— Elle ne dormira pas longtemps, dit le 
menuisier ; j'ai senti une goutte de pluiç. 

Ils allongèrent le bras, la main planante, et 
dirent : 

— Elle va sauter de son lit tout à Theure, 
comme un chien mouillé. 

Ils se trompaient. Maman Jeanne, peloton- 
née, ne bougea pas, quand une petite pluie 
fine se mit à tomber. Elle rêva qu'il faisait 
grand vent. 



I •■-■ Ij 



COUSINE NANETTÇ 



COUSINE NÂNETTE 



LE CHEMIN DE FER 

Ma cousine Nanette mourrait plutôt que 
de monter en chemin de fer. Déjà elle mépri- 
sait les voitures parce que, si on a des pieds, 
c'est pour qu'ils servent. 

— Vous n'êtes qu'une originale, lui dit son 
gendre, domestique au château. 

Mais Nanette hausse les épaules chaque 
fois qu'elle entend le bruit du train qui roule 
là-bas, dans la campagne. Elle se défie, car 
aujourd'hui on ne sait plus quoi inventer. 

— Allez donc le voir d'abord, lui dit son 
gendre, vous causerez après. Mais vous avez 
trop peur. 



76 BUCOLIQUES 

— Il passerait sous ma fenêtre qu'il ne me 
ferait point lever le nez de mon ouvrage, dit 
Nanette. 

Elle se vante, la maman ! Elle est encore 
plus curieuse que têtue, et elle voudrait voir 
le chemin de fer, mais elle voudrait le voir 
seule, sans être vue. 

Et tout à coup, un matin, elle part. Elle 
n'a prévenu personne. Elle s'est habillée, 
comme si elle allait au marché. Elle porte, 
dans son cabas, un morceau de pain et un 
morceau de fromage et, par l'élévation du 
soleil, elle saura l'heure de manger. 

Sur la route, elle ne regarde rien, ni les 
arbres, ni les prés. Elle ne s'occupe guère du 
champ des autres. Elle tâclie d'imaginer le 
chemin de fer. Elle sent bouger trois ou 
quatre idées dans sa tête, comme des petits 
chats. Puis les chats dorment. Elle n'y pense 
plus. Elle verra bien. 

Elle sait où se trouve la prochaine gare. 
Mais elle serait gênée devant le monde. Elle 
connaît un meilleur endroit, dans le bois. On 
lui a dit que le chemin de fer y passe, sous 



I 



BUCOLIQUES 77 

un pont. C'est là qu'elle veut Tattendre. 

Elle s'assied sur une borne et déjeune, et, 
de temps en temps, par crainte d'une surprise, 
elle se lève pour guetter. 

Et d'abord il lui semble, bien que le ciel 
soit pur, qu'il fait de l'orage quelque part. 
Elle pose son cabas et son couteau à terre, 
se dresse, inquiète, et se place au milieu du 
pont, les mains jointes sur le garde-fou. 

Dans une éclaircie, elle aperçoit une fumée 
blanche et tortue qui monte. Le tonnerre 
s'éloigne ou se rapproche comme un bour- 
don va et vient par une croisée ouverte. 
Puis les arbres sifflent et hurlent et Nanette 
se bouche les oreilles. Elle saute en arrière 
du garde-fou et s'agriffe des pieds au pont 
qui tremble. 

. Une odeur de roussi la sufl'oque, et vite 
elle se signe : Elle a vu le diable. . 



LA GALETTE 



C'est une espèce de galette qu'on appelle 
brûlée. C'est une galette plate et sèche que 
ma cousine Nanette fait, le jour qu'elle cuit, 
avec ce qu'elle gratte de pâte collée au fond 
de l'arche, quand elle a préparé tous ses 
pains de ménage. Et il faut encore, pour 
qu'elle se décide à faire sa galette, qu'il lui 
reste un morceau de beurre de la semaine- 
Mais j'aurais tort de m'imaginer que cette 
brûlée est pour moi: Nanette ne se préoccupe 
de personne. Elle utilise seulement les miet- 
tes de son arche. 

Si je lui dis que j'aime la brûlée et que je 
ne connais rien de meilleur qu'un bout de 



BUCOUQUES 79 

brûlée chaude avec un verre de vin blanc, 
elle me répond : 

— Moque-toi des pauvres gens comme 
nous. Va, mange tes gâteaux ; tu n'auras pas 
de notre galette de malheureux. 

Voilà comme elle me répond, et le lende^ 
main matin, de bonne heure, elle arrive por- 
tant sa brûlée dansune serviette. Elle la pose 
sur ma table et dit : 

— Je t'apporte tout de même un quartier 
de brûlée. Si tu la veux, tu la prendras. Si tu 
ne la veux pas, tu la laisseras. 

Je ne dis ni oui ni non. 

— Je parie, dit-elle, que tu vas la donner 
à ton chien. 

Je ne lève même pas les épaules. 

— Et peut-être, dit-elle, que c'est trop 
grossier pour la fine gueule de ton chien, et 
qu'aussitôt que je serai partie, tu jetteras ma 
brûlée dans tes ordures. 

J'ai l'air de ne plus entendre. 

— Allons ! dit-elle, je vois que mon ca- 
deau te chagrine. Je le remporte. 

Et elle s'approche de la brûlée. Je me garde 



80 BUCOLIQUES 

toujours de remuer. Mais elle se met à rire 
et me donne de petites tapes sur le bras. 

— Tu es aussi malin que moi, me dit- 
elle. ., 

— Ma chère cousine, lui dis-je, ce serait 
difficile, car vous êtes rudemment maligne. 

— Oh ! oh ! ma chère cousinCy dit-elle iro- 
nique. D'abord, je ne suis plus ta cousine. 
C'était bon autrefois, quand je te mouchais 
et te talochais. A présent, te voilà Parisien. 
Comment une vieille déguenillée comme moi 
serait-elle la cousine d'un monsieur nippé 
comme toi ? Et même je te manque de respect. 
Je te tutoie par habitude. J'ai tort. Je vous 
demande pardon, monsieur. 

— Bien, bien, madame, je vous pardonne, 
mais ne recommencez pas. 

Cette fois Nanette se rend, domptée, et 
elle éclate de rire. 

— Débarrasse ma serviette, dit-elle, que 
je m'en aille. 

— C'est égal, lui dis-je, faut-il que vous 
m'aimiez pour quitter votre ouvrage et venir 
de si loin , malgré vos soixante ans , m'ap- 



BUCOLIQUES ^1 

porter, de Tautre côté de la nvîère, une belle 
galette cuite à mon intention ! 

— Tu ne le mérites guère, dit-elle. 

— Je le mérite, parce que je vous aime 
comme vous m'aimez. 

— Je crois que le temps est au beau, dit- 
elle, mal à son aise. 

— Et je remarque, brave cousine, que si 
vous ne venez pas souvent me voir, vous ne 
venez jamais les mains vides, (^est tantôt une 
galette, comme aujourd'hui, tantôt un fruit 
ou un œuf, tantôt même un poulet que vous 
laissez à la maison. Et vous n'acceptez rien 
en échange. Si je vous offre quelque chose 
de mon jardin ou de ma basse-cour, vous me 
riez au nez ; et si je proposais de payer vos 
cadeaux, vous me grifferiez la figure. Cepen- 
dant vous êtes pauvre, et moi je suis riche. 
Et, à la fin, je me sens gêné de recevoir et 
de ne pas rendre, et je cherche, malgré votre 
refus, ce que je pourrais bien vous donnera 
mon tour. 

— Oui, ça presse, dit Nanette renfro- 
gnée. 



82 BUCOLIQUES 

— Cousine Nanette, je vous le demande, 
je vous prie de me le dire: Qu'est-ce que vou> 
désirez que je vous donne ? 

— Donne-moi, dit-elle déjà loin, le pont 
pour me faire repasser la rivière. 



LES YEUX DE NANETTE 



Comme j'écoule, au bord du bois, les per- 
drix se rappeler, Nanette me crie de loin, 
derrière moi : 

— Tu n'as pas peur qu'ils gonflent ? 

Mais à peine me suis-je retourné, qu'elle 
lève les bras et joint les mains d'étonnement. 

— Oh! oh! dit-elle, c'est toi, cousin? 

— C'est moi, cousine. Vous me preniez donc 
pour un autre ? 

— Je te prenais pour le berger de la ferme. 
Je ne t'apercevais que de dos, et tu étais là, 
immobile, planté sous le chêne, comme un ber- 
ger qui garde ses moutons. Excuse-moi. 

— Vous ne me vexez pas, lui dis-je. Je ferais 






84 BUCOLIQUES 

presque un berger. J'ai déjà un vieux chapeau, 
un chien, une canne en guise de houlette, et 
il ne me manque que des moutons. 

— Tu vas rire, dit-elle ; je croyais voir aussi 
tes moutons. Regarde ces tas de fumier qui se 
dressent partout, et attendent qu'on les écarte 
sur le chaume. Je t'assure que, de la vigne où 
j'étais, ils avaient Tair de moutons. 

— Je m'explique maintenant votre phrase : 
Tn n'as pas peur qu'ils gonflent! 

— Tu comprends, je me disais : Le berger 
s'attarde. Il laisse se soûler ses moutons, et 
leur ventre va éclater. Hein! crois-tu? Ah ! je 
suis joliment attrapée ! 

— Est-ce que par hasard, ma cousine, votre 
vue baisserait? 

— Tu peux dire que mes yeux sont perdus. 
Je ne reconnais pas les gens. Je n'ose plus 
aborder quelqu'un dans la rue. Et je me suis 
trouvée honteuse, hier, parce que des étran- 
gers se moquaient de moi. Imagines-tu que 
je ramasse autant de cailloux que de pommes 
de terre arrachées? 

— Mais vous n'êtes pas vieille, vieille? 



BUCOUQUES 85 

— C'est ce qui me désole. Si je ne vois rien 
à mon âge, je me demande ce que je verrai à 
quatre-vingt-dix ans. 

— Vous ne devriez plus sortir le soir. Vous 
ramenez seule vos vaches du pré à Técurie. 
Vous finirez par les perdre en roule. 

— Je marche tout contre elles, à une lon- 
gueur de.bâton. Et puis Blanchette fait tache 
blanche et je vois mieux les blancheurs que 
le reste. Ainsi, là-bas, j'aperçois quelque 
chose de blanc, mais je distingue mal. 

— Ce sont les murs du cimetière neuf. 

La cousine Nanette regarde longtemps du 
côté des murs. 

— J'aimais mieux l'autre cimetière, dit-elle ; 
je trouve celui-là trop loin de l'église. Il fau- 
dra faire un chemin du diable. 

— Dame ! cousine, pour aller en enfer ! 
La taquinerie manque son effet habituel. 

Ma cousine n'est pas d'humeur à discuter 
religion, ce soir. Une pensée grave la préoc- 
cupe. Elle se dit que sa vue lui jouera une 
mauvaise farce. Elle se repent d avoir ri tout 
à l'heure de sa méprise. Elle se croyait moins 



86 BUCOLIQUES 

près du nouveau cimetière. 

Personne ne se décide à l'étrenner, et îl 
attend toujours sa première tombe. 

Les yeux de ma cousine s'efforcent de le 
fixer, et, comme dds petites fenêtres à rideaux 
clairs, ils ne reflètent que de pâles images. 
Son bonnet de paysanne lui serre étroite- 
ment la tète et pas une mèche de cheveux 
ne s'échappe. D'ailleurs elle a, toute sa vie, 
caché pudiquement ses cheveux, et comme 
elle dort la nuit avec un bonnet, son mari 
même ne connaît pas leur nuance. 

— Qu'est-ce que tu faisais là, sous le chêne? 
dit-elle enfin, délivrée d'une réflexion pénible. 

— J'écoutais chanter les perdrix. 

— Belle occupation, dit-elle, pour un jeune 
homme qui a tous ses membres ! 

— C'est un plaisir, cousine. Je viens chaque 
soir ici. Les perdrix, dispersées dans le jour, 
ont l'habitude de se réunir à cette corne ^hi 
bois où elles passent la nuit. Les unes arrivent 
en piétant le long des haies. Un vôl silencieux 
et droit rapproche les autres. Dès qu'une per- 
drix a rejoint la bande, elle se tait, et les appels 



BUCOUOUES 87 

qui se croisaient d'abord de tous côtés, cessent 
peu à peu, un à un, jusqu'au dernier qui reste 
sans réponse. 

— Tu parles comme un avocat, dit Na- 
nette, et naturellement tu vas mettre ça dans 
tes écrits- 

— Juste, cousine. 

— Et je parie, dit-elle hésitante, que tu y 
mettras... que je t'ai pris pour le berger de 
la ferme ? 

— Je ne me gênerai pas, cousine. 

— Tu as de l'aplomb! dit-elle. Et si je te le 
défends? 

— Je vous désobéirai. Mais, au fond, vous 
êtes flattée. 

— Moi, je me fiche de tes écrits ! Je ne sais 
seulement pas les lire. 

— Je vous les lirai. Je ne dis aucun mal de 
ma brave cousine - 

— Je te traînerais plutôt à la justice de 
paix! 

— Je n'ai pas peur, et vous serez contente. 

— Contente que tu écrives, comme l'année 
dernière, que je crains l'orage?... Oh! ne 



88 BUCOLIQUES 

mens pas ! Le maître d'école m'a lu le papier. 

— Craignez-vous Forage, oui ou non? , 

— Oui, je le crains. Je crains la colère de 
Dieu. Je ne suis pas une impie. Mais est-ce 
que ça te regarde? Est-ce que, moi, je répète 
ce que tu me dis, bavard rapporteur? 

— Chacun son. métier, cousine. 

— Joli métier, le tien|! dit-elle. Et, alors, tu 
mets dans tes écrits toutes mes paroles ? 

— Toutes les vôtres et toutes celles des 
autres. Et je mets avec, tout ce que je vois, 
les gens, les bêtes et le pays. 

— Comment ! tu écris le bois, la rivière? 

— Et le pont, et lé moulin, et le château, 
et les herbages. Du moins, j'essaie, cousine. 

— Et tu écrirais notre petit pré des saules? 

— Je voudrais bien. 

— Ensuite, tu adresses tes papiers à Paris. 
Le facteur me dit que tu en bourres sa boîte. 
Et qu'est-ce qu'on fait dé tes écrits là-bas? 

— On les imprime dans les journaux^ 

— Dans le Petit Journal ? 

— Oh ! non, il est trop petit. 
-^ Et dans les almanachs? 



BUCOLIQUES 89 

— Ohî pas encore. Il n'y a rien de plus 
difficile que d'être imprimé, dans les aima- 
nachs. 

— Je ne peux pas me figurer, dit Nanette, 
que les bêtises de notre pays iûtéressent tes 
Parisiens. 

— Les vôtres surtout les amusent. 

— Ah ! ah ! dit Nanette, elles sont plus 
bêtes. Et ceux qui les lisent te donnent de 
l'argent ? 

— Ils le donnent au propriétaire du jour- 
nal qui me le redonne après en avoir retenu 
une partie. C'est un calcul compliqué. 

— Mâtin! dit Nanette, tu as de la veine de 
pouvoir faire ton commerce à des lieues et des 
lieues de distance. Mais tu devrais me céder 
un peu de ce^ que tu gagnes, quand tu me 
racontes, moi. 

— A votre service, cousine. 

— Merci, cousin. La monnaie mal gagnée 
brûle les doigts. Tu n'as pas honte de t'en- 
richir à ce métier de propre à rien ! Espèce 
de grand fainéant, je ne m'étonne plus que 
tu conserves des mains de demoiselle! Et 



90 BUCOLIQUES 

je suis sûre qu'ils te paient un bon prix? 

— Très cher. 

— Ils sont fous , dit Nanette , qui s'éloigne 
et gesticule ; tu peux leur répéter ça de ma 
part, à tes marchands d'écriture : Ils sont 
archifous ! 



LA PLUS HEUREUSE DU VILLAGE 



LA PLUS HEUREUSE DU VILLA&E 



Son mari qui buvait et la battait est mort 
à temps. Depuis, elle peut se dire la plus heu- 
reuse de toutes. Il lui reste quelques terres, 
dont Hne vigne, et cjnelque argent. Elle n'a 
pas besoin de travailler. Elle se laisse vivre, 
à l'ombre ou au soleil selon l'heure du jour, 
ses dix doigts joints, l'été sur un caraco blanc, 
l'hiver sous son épais fichu de laine noire. 
Elle ne connaît personne au village qui ne 
souhaite d'être à sa place, et elle ne la céde- 
rait à personne. Même quand son père, après 
son mari, Ta quittée, elle était déjà trop bien 
partie vers le bonheur pour s'arrêter. Elle 



'••-^ 



94 BUCOLIQUES 

pleura décemment le vieil homme et l'oublia 
sans effort. Et, désormais seule au monde, 
elle ne craint plus qu'un nouveau deuil lui 
fasse perdre sa bonne mine ! On ne se lasse 
pas de s'étonner. 
— Madame Louise, vos cheveux sont encore 



noirs 



— Holà! qu'est-ce que vous me dites 
donc ? 

— Noirs et ondulés ; je vous félicite. 

— Holà ! Seigneur ! que vous êtes drôle ! 

— Votre figure brille comme un meuble 
d'acajou. 

— Faut-il qu'il soit permis de tant se mo- 
quer d'une vieille femme ? 

— D'une vieille femme qui a toutes ses 
dents et qui ne songe, je le parierais, qu'à se 
remarier. Ah ! madame Louise, celui qui tom- 
bera sur vous ne se fera pas mal ! 

— Si je risquais un coup pareil, comme 
une libertine, dit madame Louise, le vjllage 
me jouerait la musique, à ma noce, avec des 
clefs et des chaudrons. Je tiens autant à la 
paix qu'à la santé. 



BUCOLIQUES 95 

— Peut-on savoir quel régime vous suivez 
pour vous porter ainsi ? 

— Je bois, dit-elle, je mange et je dors 
comme tout le monde. 

— Madame Louise, vous avez un secret, 
des recettes de cuisine ? 

-r- Holà! mon [Dieu! vous allez me faire 
trop rire. 

— Sérieusement, madame Louise, votre 
principale dépense n'est-elle pas la nourriture? 
Ça doit coûter cher de viande, une belle dame 
grasse comme vous. 

— La viande me tourne sur le cœur. Je suis 
née forte et bien corporée, je n'ai eu qu'à me 
maintenir. 

— Quels sont vos frais par jour? 

— Que vous êtes curieux ! 

— Comptons voir, madame Louise. Vous 
dites, n'est-ce pas, deux sous de lait? 

— Allons! oui. 

— Après ? 

— Un sou et demi de pain. 

— Bon. J'inscris pour additionner. 

— Un sou de café, deux sous de beurre. 



96 BUCOLIQUES 

Chacun sait ce qui bout dan^ son pot : j'ai 
ma provision de lard et mon vin, du vin de 
ma vigne. J'en bois un verre à chaque repas. 

— C'est tout? 

— Oh ! non. Des fois, je me promène dans 
les champs avec mon panier et je cherche 
une salade de pissenlits. J'ajoute un œuf. Je 
me régale. 

— Et le dessert ? 

— Du fromage à la crème ou une prune 
démon jardin. 

— A quelle heure vous levez- vous? 

— Sept heures. Et toute chaude, sortant 
du lit, j'avale mon café. Je fais mon ménage 
jusqu'à midi. 

— Madame Louise, j'ai rarei^ent vu Une 
maison tenue comme la vôtre. 

— C'est facile de garder propre une petite 
maison. Je la trouve assez grande pour moi. 
A midi, je déjeune. Ensuite je me peigne et 
je voisine de porte en porte. 

— Et qui lave votre linge ? 

— J'en salis trop peu pour faire la lessive. 
Quand mes voisines la font, elles me deman- 



BUCOLIQUES 97 

dent si je n'ai rien à mettre dans leur cuvier. 
Je leur donne mon petit paquet de linge. 
Elles me le coulent et je le lave moi-même à 
la rivière. Par les temps doux, c'est un plai- 
sir, mais mon meilleur moment, je le passe 
assise sur l'escalier, le soir, dès que le vent 
se calme et que le soleil se couche derrière 
les maisons. 

— Économe, sobre, propre, madameLouise, 
vous êtes une maîtresse fepime. 

— Oh ! il m' arrive de faire des folies ! Une 
fois par an, je vais à la ville, chez le marchand 
de jiouveautés, et je m'offre un cadeau, et je 
me paie ce qu'il a de plus solide et de meilleur 
teint en boutique. 

— Seriez-vous coquette ? 

— Vous me croirez si vous voulez, je n'uti- 
lise pas ce que j'achète. Je le serre dans mon 
armoire et je regarde de temps en temps ma 
richesse sur les rayons. J'aime mieux la toile 
pour une paire de draps que les draps et l'é- 
toffe d'une robe que la robe. 

— Quelque jour on vous volera. Vous 
n'avez pas peur ? 

6 



98 BUCOLIQUES 

— Depuis que je n'ai plus peur de mon 
mari, je n'ai peur de rien. 

— Il vous a fait la vie si dure ! 

— Je ne voudrais point en dire du tnal, 
parce qu'il faut respecter les morts. Que le 
bon Dieu lui pardonne comme je n'y pense 
plus. C'était un vaurien, buveur, menteur et 
feignant. Il se jetait sur moi comme un tau- 
reau. Je ne savais pas s'il allait me battre ou 
me caresser. Il me battait plutôt, pour son 
plaisir. Être battue par un ivrogne empesté, 
ça m'humiliait, et à la fin je lui rendais ses 
coups, quoique moins forte. D'ailleurs, il 
perdait la raison. Un soir, il rentre, dans un 
état qu'on ne peut dire, il jette par terre deux 
ou trois chélifs poissons qu'il avait péchés 
avant de boire à l'auberge, et il me dit : 

— Fais-les cuire. 
Je lui réponds : 

— Mon feu est éteint. Je ne veuît pas le 
rallumer pour tes petites saletés. 

— Allume du feu ! 

— Il n'y a plus de bois. J'ai brûlé la der- 
nière bûche ce matin* . 



BUCOUQUESr 99 

Vous devinez bien qu'il y avait du bois- et 
que ce n'était là qu'une ruse de mon inven* 
tion. 

Il me crie des noms que le respect m'em- 
pêche de répéter. 

— Ah ! il n'y a plus de bois? Attends ! 

Et il attrape une pioche. Je m'imagine 
qu'il va me tuer et je fais mon signe dé 
croix- 
Mais il saute sur une chaise et se met à 
cribler de coups de pioche les poutres du 
plafond, et il commence à le démolir. Et à 
chaque éclat de poutre il hurle : 

— tiens ! En voilà du bois, et encore ! et 
encore ! 

Je ferme ma porte à clef et je me sauve 
chez des voisins. Et lui, il continue de pio- 
cher le plafond, et il aurait détruit la bâtisse, 
s'il n'était tombé le nez dans les gravats où 
il a ronflé toute la nuit. 

Quelque temps après, le bon Dieu m'en a 
débarrassée. 

— Ainsi, vous êtes la plus heureuse des 
femmes, parce que votre mari est mort. 



100 BUCOLIQUES 

— Ma foi, je mentirais si je disais que je le 
regrette. 

— Il n'y a pas que des hommes méchants* 
Vous ne vous ennuyez jamais toute seule? 

— Moi, je vivrais comme ça aussi long- 
temps que le bon Dieu, 

— Ce n'est guère possible, madame Louise. 
Vous craignez la mort ? 

-^ Oui, mais j'espère aller au paradis. 

Madame Louise dit cela d'un ton grave. Et 
pourquoi n'irait-elle pas ? Elle ne fait de mal 
à personne, et quand elle ne veut pas dire dki 
bien des autres, elle se tait. Elle ne manque 
ni la messe, ni les vêpres, et elle suit tous 
les cercueils qu'on porte en terre. Plus tard, 
aussitôt morte, elle montera droit vers Dieu. 
Mais ce sera peut-être dur, car elle déteste 
marcher, et si le chemin du ciel est trop 
raide, elle dira souvent : 

— Holà! mon Dieu Seigneur! je vas 
glisser ! 



LA PLUS VIEILLE 



LA PLUS VIEILLE 



JUES LAVEUSES 

Ce sont de vieilles femmes qui ne bavar- 
dent guère et que n'excite plus le passant 
de la route. Elles lavent du matin au 
soir, en désespérées, car elles vont bientôt 
mourir, et il est trop tard pour changer de 
vie. 

Si encore il ne fafsait pas si chaud ! 

L'une d'elles, sans que les autres rient, a 
poussé sa boîte à laver, garnie de paille, jus- 
que dans Feau. Ses jupes trempent ; et elle 
tape dur, tandis que la rivière lui caresse fraî- 
chement les genoux. C'est Honorine, c'est la 
plus vieille de toutes. On ne la voit par les 



104 BUCOLIQUES 

rues que sous sa hotte pleine de linge, 
comme si elle déménageait toujours. 

— Vous êtes bien, là, lui dit mon amie. 

La vieille laveuse relève un front de terre 
cuite, et dit qu'à la fin on s'y habitue, et que, 
malgré Teau douce, le soleil brûle aujourd'hui 
comme le diable. 

— J'en sais quelque chose, dit mon amie 
toute fière. Regardez mes mains. Elles sont 
noires. Dès que j'arrive à la campagne, le so- 
leil fait de moi une négresse. 

La vieille laveuse s'arrête débattre le linge 
et fixe sur mon amie ses petits yeux décolo- 
rés. Une idée la tracasse. Elle réfléchit avant 
de parler, puis elle dit avec respect, d'une 
voix qui monte de la rivière : 

— Madame, est-ce que le soleil passe à 
Paris? 



LA DAME BLANCHE 



— Et vous, mère Honorine, avez-vous vu 
la dame blanche ? 

— Non, pas moi, mais mon frère Toine, qui 
est mort, Ta vue. 

— Où donc ? Quand ça ? ' 

— Toutes les fois qu'il menait des charge- 
ments de briques au canal. H était obligé de 
voyager la nuit. Il partait le soir pour arriver 
le lendemain matin, de bonne heure. Il lui 
fallait traverser le bois, et, dès qu'il y entrait, 
la dame blanche sautait derrière lui, sur le 
chariot. 

— Comment était-elle ? 

— Il faisait trop noir ; mon frère Toine ne 
la voyait pas. 



106 BUCOLIQUES 

— Et que disait la dame blanche ? 

— Elle ne disait mot. Elle s'accrochait avec 
les mains aux épaules de mon frère Toine et 
lui soufflait dans le cou. 

— Avait-il peur? 

— Mon frère Toinè ne craignait rien. II 
était seulement gêné pour tenir les guides et 
il ne bougeait plus jusqu'à la sortie du bois. 
Alors la dame blanche bondissait par terre et 
le laissait continuer sa route. 

— C'est arrivé souvent ? 

— Aussi souvent que mon frère Toine me 
Ta raconté. 

— Et vous Tavez cru ? 

. — Mon frère Toine n'était pas un menteur. 

— Y a-t-il longtemps que la dame blanche 
est apparue à quelqu'un ? 

— D.epuis la mort de mon frère Toine, elle 
apparaît moins. Elle devient rare, de plus en 
plus rare. 

Et nous rêvons un peu. Honorine rêve 
trouble, et moi je songe à cette dame blanche 
que je me rappelle bien avoir presque vue 
un jour, étant petit. 



BUCOUQUES 107 

Les doigts secs d'Honorine se nouent 
comme de la vigne au creux de son tablier. 
Dans ses bas de laine noire, que lui reste-t-il 
de ses pieds? Il y a quatre-vingt-six ans 
qu'elle marche avec- Dévêtue, elle terrifierait. 

Elle ne se souvient pas d'avoir été malade, 
malade à crier, sauf quand elle s'est cassé le 
doigt. 

Elle a peut-être eu des fluxions cle poitrine, 
mais elle les soignait en buvant de l'eau de 
puits. Dès qu'elle apercevait le médecin, elle 
se sauvait par la porte de derrière, dans le 
jardin. 

Elle écoute si je lui parle encore, ou plutôt 
elle regarde si mes lèvres remuent. 

— Plaît-il? 

— Rien, Honorine. Vous me quittez ? 

— 11 faut, dit-elle, que j'aille chez monsieur 
le curé. Il a du monde à dîner ce soir et je 
suis de vaisselle. 



L'ESPOIR DU VILLAGE 



L'ESPOIR DU VILLAGE 



Voici que, par l'échalier, une bande de 
gamins saule dans le pré. Ils tiennent des 
lignes, mais déjà las de pêcher, ils les posent 
au milieu des joncs, et tandis qu'elles se mê- 
lent à la dérive, la petite troupe se demande 
à quoi on pourrait bien jouer. 

Le plus grand, le mieux habillé, celui que 
les autres appellent le Maître d'école, parce 
que c'est le fils du maître d'école, aperçoit 
dans un coin du pré une cabane qu'il ne con- 
naissait pas, et il y court avec ses camarades 
sur ses talons. 

Là cabane paraît toute neuve. Les branches 

' ont encore des feuilles vertes. Fort habilement 

dressée, elle s'appuie contré la haie et sa 



112 BUCOLIQUES 

porte, retenue par des gonds d'osier, s'ouvre 
et se ferme, comme une vraie porte ! 

Un homme passerait et le petit maître 
d'école peut entrer et marcher tête haute à 
rintérieur, de long en large, sur le sol battu. 
Derrière lui, ses camarades entrent et sor- 
tent comme leur chef et font ce qu'il fait. 

— Allez, les gars, tout le monde dans la 
cabane ! ordonna le petit maître d'école, et 
fermons notre porte. 

Ils sont chez eux. Serrés, empilés, ils re- 
tiennent leur langue et leur souffle. On croi- 
rait la cabane vide. 

Leur premier sentiment est d'admirer et 
ils déclarent que, pour construire une pareille 
cabane, il faut un rude malin. 

Ils ont beau chercher, personne ne devine 
son nom. Puis, la troupe se fatigue. Elle se 
plaît de moins en moins à visiter, occuper et 
quitter toujours la même cabane. On la 
regarde de travers; d'un œil jaloux, mécham- 
ment. Il ne reste plus qu'un moyen de jouer 
avec : la démolir. 

Le petit maître d'école donne le signal. Il 



BUCOLIQUES 113 

arrache la porte. Ses amis attaquent les murs 
et le toit, et bientôt chacun foule aux pieds 
sa part de ruines. 

Après le pillage, la troupe se retire au bord 
de la rivière, où les lignes achèvent de s'em- 
brouiller, et repue, morne, elle attend Tenue- 
mi. 

Il ne tarde pas à se montrer. 

— Je m'en suis douté, dit le petit maître 
d'école, que la cabane était à Grelutot. 

Ses camarades disent, comme lui, que per- 
sonne, excepté Grelutot qui va nu-pieds, 
couche dehors, vole les raisins, dont le père 
se saoule et dont la mère est si sale, ne pou- 
vait réussir la cabane qu'ils ont détruite. 

Sans se creuser la tête, Grelutot comprend 
vite ce qui est arrivé. Il louche du côté du 
petit maître d'école et de sa troupe qui l'ob- 
servent avec émotion. Bien qu'ils aient la su- 
périorité du nombre, ils se défient et, quoique 
seul, Grelutot ne se sent pas plus brave qu'eux. 
11 jure le nom de Dieu, fouille du sabot les 
branches de sa cabane et gesticule. 

— Ah ! si je savais qui, si je savais qui ! 



114 BUCOLIQUES 

— Qu'est-ce que lu ferais? dit de loin le pe- 
tit maître d'école. 

— Tu verrais, dit Grelutot* 

— Qu'est-ce que nous verrions? 

— Vous le verriez, si vous étiez près de 
moi, dit Grelutol. ^ 

— Nous sommes bien où nous sommes, dit 
le petit maître d'école. Viens si ça te plaît. 

— Viens-y donc, toi, plutôt! 

— Si tu fais la moitié du chemin, nous fe- 
rons l'autre, dit le petit maître d'école qui re- 
prend du courage pour lui et sa troupe. 

— Oui, dit Grelutot, vous vous mettez tous 
contre un. 

La. troupe, piquée, délibère... Il faut de la 
justice. Enfin le petit maître d'école, sûr de 
ses fidèles amis, se détache prudemment, à 
pas comptés, et f^it sa moitié de chemin. 

— Me voilà, dit-il, se dandinant comme 
s'il avait bu. 

, — Qu'est-ce qui te parle? dit Grelutot. 

— C'est moi qui te parle. . 

— Oh! ce n'est pas à toi que j'en veux, dit 
Grelutot. 



BUCOLIQUES 116 

— Vous l'entendez, dit le petit maître d'é- 
cole à ses camarades; restez là, je n'ai pas 
besoin de vous. 

Mais, d'un bond, toute la troupe rassurée 
rejoint son chef; ils se bousculent du coude et 
de l'épaule et font l'autre moitié du chemin. 

Grelutot pense qu'il est perdu. Dans ce 
cercle hostile, il ne peut que s'accroupir et 
tripoter machinalement une motte de terre. 
On dirait que c'est un petit garçon très doux 
qui sait s'occuper tout seul avec un rien et 
que d'autres petits garçons viennent voir. 

— Laissez-moi m'amuser, dit-il. 

Et il n'y a plus aucune raison de bataille. 
C'est à peine si on donne une chiquenaude à 
la casquette de Grelutot et s'il pleut une poi- 
gnée d'herbe sur ses guenilles. Comme, par 
derrière, quelqu'un lui envoie, d'une jambe 
molle, un coup de pied qui n'arrive pas. 

— Laissez-le tranquille, dit le petit maître 
d'école. Puisqu'il ne commence pas le pre- 
mier, ne commençons pas les premiers. 

Dès que Grelutot a fini de jouer, il se re- 
dresseet, baissant les yeux, frottant ses pieds^ 



fi6 BUCOUQUES 

il s'éloigne sans se presser, et il s'arrête en- 
core çà et là, de peur qu'on né croie qu'il se 
sauve. Déjà personne ne fait plus attention à 
lui quand, repris d'une rage tardive, il s'écrie : 

— D'abord, fichez-moi la paix ! 

Et il ramasse une pierre qu'il jette au ha- 
sard, sans viser, car, à force de reculer pour 
se mettre hors d'atteinte, il y a mis les autres, 
la pierre inutile retombe quelque part. 

— Ch... au bout, dit le petit maître d'école 
railleur. 

— Oh! par exemple, m... pour toi! répond 
Grelutot. 

— Je t'emm... aussi! dit le petit maître 
d'école. 

— Et moi je vous emm... tous! crie Gré- 
Mot exaspéré. 

— M...! m...! m...! m...! réplique toute 
la troupe. 

— Mangez-la. . . votre m. . . ! hurle Grelutot. 
Et jusqu'à ce que leur gorge sèche de soif, 

les enfants de mon village récitent par cœur, 
à haute et intelligible voix, ce qvi'ils savent 
le mieuxt 



MINUTES D'HORLOGE 



MINUTES D'HORLOGE 



LA TRUITE 

Julien n'est pas pêcheur de son métier. 11 
ne pêche que lorsqu'il a le temps, et s'il at- 
trape un poisson, il le garde. Or, il vient de 
prendre une belle traite qui pèse au moins 
deux livres. 

C'est si rare qu'il se sent tout pâle, et il se 
presse de la porter à sa femme, pour qu'elle 
la fasse cuire. Sur le chemin, il rencontre le 
maître d'école, et lui montre la truite au creux 
de sa blouse. 

— Qu'est-ce que tu vas en faire? dit le 
maître d'école. 

— La manger, dit Julien. 



1^ BUCOLIQUES 

— Toi, tu mangerais une truite! dit le 
Hiaître d'école railleur. Tu n'aurais pas honte? 
Il te faut du poisson de riche, maintenant? 
Rien n'est trop délicat pour ta fine bouche? 
Veux-tu porter, plus vite que ça, ta truite au 
monsieur, et la lui vendre trente sôuslalivre ! 
Réfléchis donc, pauvre Julien. Une fois ta 
Imite mangée, que te resterait-il? Les arêtes. 
El compte ce qu'un ménage de malheureux 
comme le tien peut vivre de jours avec les 
trois francs du monsieur. Si même tuas envie 
de te bourrer, une fois par hasard, achète-toi 
au moins un bon morceau de viande qui te 
profite. 

— C'est vrai, dit Julien. 

Aussitôt il accourt m'offrir sa truite. Fraî- 
che comme si elle sortait de l'eau, elle palpite 
dans sa légère cotte d'écaillés vert et or, et je 
me régalerai ce soir. 



LE PIED DE JÉRÔME 



— Votre pied va-t-il mieux, Jérôme ? 

— Un petit peu aujourd'hui, brave mon- 
sieur, à cause du vent du nord. S'il faisait un 
•temps d'orage, allez, marchez, je garderais le 
lit. 

— Où diable avez-vous pris ça? 

• — Je n'en sais rien. Quand j'ai vu le mé- 
decin, il m'a dit: « J'arrive trop tard, Jérôme! 
11 fallait soigner votre pied au commence- 
ment». Il parlait à son aise. Est-ce qu'on 
peut lâcher le travail? On laisse venir la 
maladie. Des fois elle s'en va toute seule. 
Des fois elle revient, et des fois elle reste. 
Allez, marchez, le médecin m'a fait souffrir. 
Il me tortillait, me piquait le pied et m'y 



122 BUCOLIQUES 

mettait le feu coninae à une souche. A la 
fin, je lui ai dit : « Je veux bien souffrir, mon- 
sieurle docteur, mais je veux savoir si je souf- 
frirai longtemps. » Il m'a répondu: « Jérôme, 
vous n'en mourrez pas, mais vous ne guérirez 
pas. Seulement, je peux couper votre jambe». 
J'ai crié : « Ah ! non, par exemple, jamais de 
ma vie ! » et je me suis fâché ! Il est parti 
sans me dire ce que j'avais et le mal ne me 
quitte plus. Attendez donc ! une nuit, je me 
crois sauvé. Je ^ens que mon pied perce- 
J'appelle ma fille qui dormait : « Viens voir, 
il se rend ! » C'était une farce du malheur. 
Il y avait un trou, mais rien ne sortait, rien, 
rien de ce pied aussi enflé qu'une cornemuse 
et aussi rouge que le soleil. Ma fille me dit : 
« Papa, on vous a jeté un sacrilège au pied. » 
Et elle va se recoucher. 

— Heureusement vous avez des écono- 
mies. 

— Allez, marchez, pasja queue d'une. J'ai 
été bête. J'avais gagné quelques sous. La 
bâtisse m'a perdu. J'ai fait bâtir d'abord une 
maison, et après, une grange, et après, une 



"buçouques 123 

écyrie, au lieu de garder mes sous que j'au-^ 
raisencare. 

— Vous louez «une partie de votre maison, 
yotre grange, votre écurie ? 

-7- Et mes enfants? J'en ai trois, mariés, 
pas plus riches que leur père. Et, comme de 
juste, ils logent chez moi. Ça leur épargne 
un loyer ; ils ont assez de peine pour vivre, 
sans m'aider. Voilà ce que mes bâtisses me 
rapportent. 

— Alors, de quoi vivez-vous ? 

— La commune me donne dix livres de 
pain par semaine, et je cherche le reste 
quand je peux me traîner sur mes genoux, 
de porte en porte. Mais c'est fini de travail- 
ler. Je ne serais^plus capable de faire un fa- 
got, même sur une chaise, si on m'apportait 
les branches. Pour les gens de notre misère, 
après le travail, il n'y a plus de possible que 
la fin de tout. 

— Mon pauvre vieux, prenez encore cette 
pièce de dix sous pour patienter. 

— Oh ! cher monsieur du bon Dieu ! je me 
doutais de votre charité. Et j'avais honte. Je 



124 BllCOLIOUES 

n'osais pas déjà repasser devant votre porte. 
Je trouvais que c'était un peu tôt, et que» de 
cette manière, vos pièces de dix sous seraient 
trop près l'une de l'autre. La prochaine fois, 
allez, marchez, je les écarterai davantage. 



LE SABOTIER 



Pas d'enseigne àla boutique, pas de rideaux 
a la fenêtre, pas de papier collé où les car- 
reaux manquent. 

On ne distingue d'abord du sabotier que le 
poil de son estomac nu. Sa figure est emmail- 
lotée à cause d'un abcès renouvelé chaque 
saison. 

De la sabotière, on ne voit qu'une dent qui 
tire l'œil et qui empêche de regarder le reste 
du visage. 

Le petit garçon n'a encore jamais rien mis 
sur sa tête. Pour savoir s'il est un bel en- 
fant il faudrait le laver, comme si on vou- 
lait le noyer, et ne pas craindre de changer 
l'eau du baquet. Il ne montre de propre que 



126 BUCOUOUES 

ses yeux, quand les paupières se relèvent. 
Il ne répond pas à nos flatteries. Est-ce mu- 
tisme ou timidité? Ses parents nous l'expli- 
quent mal, tant les effare la visite de ce mon- 
sieur et de cette dame qui viennent acheter 
des sabots. 

Madame dit sa pointure, mais le sabotier 
n'en a pas besoin. C'est plus simple de choi- 
sir dans cette rangée de sabots pendus par 
le talon au fil de fer qui traverse la boutique. 
Il suffit de les essayer tous. 

— On ne vend guère de sabots l'été, dit- 
il, et nous sommes désassortis j mais ce sera 
tout de même le diable si vous ne trouvez 
pas une paire à votre convenance. 

Et déjà le sabotier plac^ d'équerre son 
sabot au nez du mien afin que je pousse ferme 
et que j'entre. 

— Je désire, dit madame, des chaussons 
avec. 

— Excusez, dit la sabotière, nous ne te- 
nons pas le chausson. C'est Tépicière qui le 
débite. 

Ça ne fait rien. On achètera les chaus- 



BUCOLIQUES 127 

sons après el on garde leur place dians les 
sabots. 

. — Voulez-vous, dit madame, avoir Tobli- 
ge^nce de me prêter le tire-bouton ? 

Mais le sabotier, qui s'agenouille devant 
elle, préfère se servir du crochet de son doigt. 

Puis, à notre demande, il additionne en 
marge d'un vieux journal des chiffres connus 
de lui seul. 

On entend toutes les mouches voler. 

Le petit garçon cesse de remuer une boîte 
de clous, et, comme des danseurs gauches, 
les sabots s'arrêtent sur leur fil. La sabotière 
plisse le front tandis que son mari calcule, 
et elle suit le va-et-vient du crayon nain qui 
pique, à plusieurs reprises, hi même chiffre 
aux lèvres du sabotier, avant de le poser sur 
le journal. 

— Ça fait cinq francs deux sous, dit-il. Ça 
fera cinq francs net. 

Nous acceptons les deux sous. Il y gagne 
toujours assez. 

Madame voudrait quelque chose pour 
envelopper les sabots. 



128 BUCOLIOUËS 

— Mais, chère amie, lui dis-je, ne voyez- 
vous pas que ces sabots sont attachés deux 
à deux au moyen d'une ficelle? C'est non 
seulement parce que les deux font la paire, 
c'est encore afin que je puisse les mettre à 
cheval au bout d'un bâton et les porter sur 
mon épaule à travers le village, en sifflant et 
chantant, comme si nous revenions d'une 
foire lointaine. 



LE BON NUMÉRO 



Ce malin-là, comme c'était l'heure, Jacques 
entra seul à la mairie pour tirer au sort, et 
son père ému resta devant la porte. 

Le petit Paul vint à passer. 

— Écoute, lui dit le père, de Jacques, fais 
vite ta prière pour que mon fils amène un bon 
numéro. 

Le petit Paul, qui était un enfant docile, 
s'agenouilla sur la route, joignit les mains, 
le bout des doigts à hauteur du front, et re- 
muant ses lèvres très vite, il récita une prière 
qu'il savait par cœur. Et sa prière finie, il se 
releva. Le père de Jacques, moins agité, lui 
prit la main et tous deux attendirent. 

Et bientôt Jacques sortit de la mairie, le 



130 ^ BUCOLIQUES • 

visage rayonnant: il avait un bon numéro. 

— Tu vois, dit le père de Jacques au petit 
Paul, il n'en faut pas plus. C'est le meilleur 
moyen et ça ne manque jamais. 

Tout fier, le petit Paul se mit à chanter une 
chanson qu'il savait aussi par cœur. 

Et douze ans après, devenu un homme, il 
dut tirer au sort à son tour. Il n'eut pas de 
chance. Il amena un mauvais numéro. Il par- 
tit comme soldat pour la guerre, et perdit une 
jambe à la bataille. 

Ainsi Dieu se rattrape toujours. 



LE MALHEUR 



— Vous avez un beau jardin. 

André. — Ah ! monsieur, il était mieux 
entretenu avant le malheur. Mais je n ai plus 
de goût. Je ne remplace pas les arbres morts» 
11 y avait trop de légumes pour une personne 
seule, et je mets la moitié du jardin en 
luzerne. 

— Je ne connaissais pas cette auge, à côté 
du puits. 

André. — Je Tai fait faire un mois avant 
le malheur. 

— Je ne me trompe pas : la paille du toit 
de votre maison est neuve. 

André. — Oui, l'autre était pourrie. Il fal- 
lait la changer. Sans le malheur arrivé juste 



132 BUCOLIQUES 

comme on jetait la vieille paille, j'aurais mis 
une couverture en ardoise. Si c'est plus cher, 
c'est plus propre, et l'ardoise dure longtemps. 
Mais je trouve la paille assez bonne pour moi, 
et elle durera bien autant que je durerai. 

— Ce coin de cheminée menace de tomber. 

André. — Il y a un an que j'ai dit au ma- 
çon d'y coller un peu de mortier. Depuis le 
malheur, j'ai oublié de le redire. Que ça reste 
donc comme c'est ! . 

— Vous recevrez une brique sur la tête. 
André. — Je n'y pense plus. Avant le 

malheur, je faisais attention; depuis, j'ai Tha- 
bilude; j'entre et je sors par la porte sans 
même lever les yeux. 

— Voilà un carreau cassé. 

André. — Oui, et je ne me presse pas de 
boucher le trou avec une feuille de journal. 
Avant le malheur, vous n auriez pas été ca- 
pable de trouver une araignée dans la mai- 
son. Aujourd'hui, elles accrocheraient leurs 
toiles à ma blouse et on chargerait une 
brouette de poussière. Le soir, ma belle-mère 
vient faire mon lit. Et elle ne le ferait pas 



BUCOUQUES 133 

que je coucherais habillé sur Tédredon, et si 
elle ne faisait pas ma soupe, je mangerais 
mon pain sec. Elle est bien bonne de s'occu- 
per de moi au lieu de rester chez elle. Je n'i- 
rais pas l'appeler. Je ne cherche à voir per- 
sonne. Mais peut-être qu'elle aime venir ici, 
à cause du malheur. Elle regarde le portrait, 
les murs, l'horloge, les quatre ou cinq as- 
siettes, le petit peu de linge de l'armoire. Et 
elle pleure comme elle veut. Ce n'est pas moi 
qui l'empêche de pleurer. 



LE PETIT POINT D'A COTÉ 



Les cartes jetées, ils se disputent à Tau- 
berge, quand Pierre, qui ne trouve plus ses 
raisons, se dresse furieux, secoue sa tête au- 
dessus de Gagnard et lui dit : 

-- C'est comme pour ta bataille de Solfé- 
rino ! Tu voudrais me faire croire que tu y 
étais. Tu n'y étais même pas ! 

Gagnard se lève aussi. 

— Répète un peu? 

— Non, tu n'y étais pas. Si tu y étais, 
prouve-le, malin ! 

Gagnard saute lestement sur la table. 

— Moi, Gagnard, je n'étais pas à cette ba- 
taille ! dit-il en tapotant un vieux cadre pendu 
à un clou. 



BUCOLIQUES 135- 

— Tu bisques, tu rages, dit Pierre; mais 
tu n'y étais pas. 

' Gagnard, quoique exaspéré, se contient^ 
reprend vent et, sûr de lui, il commence : 

— Tu vois cette plaine? 

— Je vois, dit Pierre ; après? 

— Et tu vois cette tour? 

— Oui, dit Pierre, je vois, marche. 

— De là-bas, poursuit Gagnard, nous par- 
tîmes comme des chats, pour arriver là-haut 
comme des lions. 

— Je connais ton histoire, dit Pierre, tu la 
récites par cœur. 

— 11 faut déloger Tennemi, dit Gagnard 
lancé. De cette poutre, notre général, celui 
qui a des bottes et une culotte blanche, nous 
le montre du doigt. Sous le feu nourri des 
Autrichiens qui pause dans nos rangs de 
cruels ravages, un tambour joue des airs pa- 
triotiques sur son instrument national. Ici, le 
drapeau flotte. Là, un chien se sauve. Ici, les 
chevaux, les affûts, les caissons . s écrasent 
pêle-mêle. Là, ma compagnie s'avance en bon 
ordre pour décider la victoire ; mon capitaine^ 



136 BUCOUOUES 

mortellement frappé par un éclat d'obus, 
tombe, le sabre haut, à la renverse, et ici, là, 
où je pose mon pouce, derrière les baïonnet- 
tes, au bord d'un nuage de fumée, regarde ce 
petit point noir, le vois-tu? 

— Et quand je le verrais? dit Pierre. 

— Alors, mon vieux, dit Gagnard, si tu le 
vois, tu me vois ; ce petit point noir, c'est 
moi. 

— Ah! c'est toi, dit Pierre, bon! je veux 
bien. Admettons. Et ce petit point noir d'à 
côté, qui est-ce? 

Gagnard, collé au mur, la tête vide comme 
un œuf percé, ne répond rien. 

— Espèce de farceur! lui dit Pierre. Tu 
prétends que tu étais à Solférino et tu ne sais 
seulement plus qui se trouvait à côté de toi. 
Tu ferais bien mieux d'avouer tout de suite 
que tu n'y étais pas, de taire ta langue et de 
battre les cartes ! 



LE PORTRAIT 



Ce qui me frappe d'abord, chez ces pauvres 
gens, c'est un portrait de Victor Hugo collé 
au mur entre la cheminée et le plafond. 

Le grand homme, celui que j'aime par- 
dessus tous, croise les bras et regarde, avec 
pitié, cette famille de misérables. Et peut-être 
qu'il les aide à vivre. Ils n'ont rien lu de lui. 
Victor Hugo était-il plus qu'un évêque ou 
qu'un ministre? Ils Tignorent. C'était quel- 
qu'un dont on parlait beaucoup dans le 
Petit Journal et qu'on a enterré aux frais de 
l'État. 

Voilà ce qu'ils savent. 

Et dès qu'ils lèvent la tête vers l'image, 
elle les réconforte. Elle remplace le bon Dieu 

8. 



138 BUCOLIQUES 

que personne ne voit jamais, qui a tort de ne 
pas se montrer plus souvent et peu s'en faut 
qu'ils ne la prient. 

Ainsi nous sommes égaux dans une même 
foi. 

Leur culte m'attendrit et, les yeux au por- 
trs^it, je crierais : « Vous êtes de braves 
cœurs ! » et j'embrasserais la femme et les pe- 
tits, si le père ne me disait à temps : « Je l'ai 
mis là pour boucher le trou du tuyau de 
poêle. » 



LA GOUTTE 



Comme je Tafcle à rentrer son bois et que 
nous ramassons les dernières bûches, Papot 
me dit : 

— Tu restes manger la soupe? 
Et je réponds : 

— Avec plaisir. 

Car je n'aime pas les cérémonies; Papot 
non plus. 

Il fait sa soupe lui-même. Il accroche une 
marmite d'eau sur le feu ; il y jette une poi- 
gnée de sel et des légumes. Il tire de l'arche 
un pain entamé et il commence de couper, 
avec son couteau, dans une écuelle, de fines 
langues égales. On croirait qu'elles sortent, 
légères, du rabot d'un menuisier, et je sais 



140 BUCOLIQUES 

que, pour les réussir comme lui, il faut une 
longue pratique. 

— A^-tu faim ? me dit-il. 

J'ai tellement faim que, si je ne me re- 
tenais pas, je mangerais tout sec, sans lard 
et sans légumes, les copeaux farineux de 
Técuelle. 

Papot me dit : 

— En veux-tu un pour patienter? 

— Non, merci, faites votre soupe. Tout à 
l'heure je lui dirai deux mots. 

Actif, il se dépêche. Il va tremper ses doigts 
dans la marmite et goûte. Il revient taillerie 
pain de Técuelle. Il a chaud et s'essuie, d'un 
tour de bras, avec sa manche où pendent des 
brins de racine. 

Et, peu à peu, je m'occupe moins de la 
soupe. Je suis distrait par l'éclosion d'une 
perle sur le front de Papot. D'abord modeste, 
elle ne brille que d'un faible éclat entre ses 
deux sourcils. Et je vois qu'elle se déplace et 
roule et suit la pente inévitable que lui offre 
la nature. Et bientôt elle miroite au bout du 
nez, ronde, claire et digne d'enrichir l'oreille 



BUCOLIQUES 141 

d'une femme, car ce n'est pas mie perle 
fausse. 

Puis elle a Tair de ne plus tenir que par 
un fil. 

Enfin^ elle tombe dansl'écuelle, sur le pain 
de la soupe. L'écuelle était trop large et le 
coup de manche arrive trop tard. 

Aussitôt ma bouche, pleine de faim, se 
dégonfle. Pabsé l'appétit ! Je n'ai plus qu'à 
chercher un prétexte pour m'en aller, et si je 
né trouve rien, je m'en irai quand même, car 
le Bon Dieu n'exige pas que je mange mon 
pain à la sueur du front des autres. 



LE MAÇON 



Incap^^ble de rimiter, je. voudrais le com- 
prendre. D'abord, ce qui m'étonne, c'est que, 
de son marteau pointu des deux bouts, il ne 
se crève pas Tceil et ne se tape jamais sur les 
doigts. 

Puis, d'un coup de truelle, il flanque une 
première gifle de mortier au mur. Vite il la 
ramasse et de nouveau en frappe le mur. 
Avec plus de soin, il la ramasse encore pour 
l'appliquer au même endroit. C'est mainte- 
nant une succession de gifles rapides qui 
diminuent chaque fois, marquent et sonnent 
de moins en moins, jusqu'à la dernière, 
petite chiquenaude donnée d'un geste machi- 
nal, qui colle sans éclat et reste. 



BUCOLIQUES 143 

L'homme est là depuis cinq heures du 
matin. Il ne s'en ira qu'à sept heures du soir. 
Et il ne perdra pas le reste de sa journée. Il 
fera le jardinier, il se plantera, pour sa con- 
sommation personnelle, des pois jusqu'à ce 
que, dans la nuit noire, il ne distingue plus 
ses pieds de la terre. 

Ah! j'ai bel air, les mains dans mes poches, 
une fleur aux lèvres, à le regarder. Sans 
doute, je risque de recevoir au nez un peu 
de ciment. C'est crâne ! 

Espèce de fainéant, saute donc sur une 
pioche, rends-toi utile, tâche de suer au 
moins pour ta santé, coupe la mauvaise 
herbe des allées ! Tu mangeras et tu dormi- 
ras mieux. 

Et j'attrape une pioche. 

Aussitôt le chien aboie. H ne me reconnaît 
plus. 



LA CASCADE 



Les étrangers se lèvent tous trois de bonne 
heure et quittent l'auberge, ficelés et raides 
sous le harnais. D'un pas de conquérant, ils 
marchent droit à la cascade. 

On l'a « reconnue » hier soir. On va la 
mettre dans l'album, à côté du Pont des fées, 
du Tilleul géant, de la Roche aux corheauœ 
et de la Pierre de Charlemaçne. 

Oui, c'est irrévocablement le tour de la 
Cascade. 

Le père s'arrête et fait un signe. 

Le fils, qui portait le pliant, l'installe 
d'aplomb. Et il ouvre l'ombrelle blanche qu'il 
tiendra, toute la séance, sur la tête de sa 
sœur. 



BUCOLIQUES 145 

Et la jeune fille est déjà prête. Elle attend 
les ordres de son père. 

Debout, Tœil clair, il étudie rapidement le 
site pittoresque. Puis, du doigt, d'un geste 
vif, il touche çà et là le feuillet d'album, dirige 
et parle bref: 

— Ici, un rocher. A gauche, une racine 
pend. .L'écume plus à droite, un peu de ciel 
au coin. 

Ainsi iltransmet, en détail, le paysage à 
sa fille. 

Elle se dépêche. Elle veut suivre, et, les 
genoux serrés, courbée, invisible sous l'om- 
brelle de son frère qui ne remue pas, elle 
reprend de la couleur, avec frénésie, comme 
on pique une plume dans un encrier sec, 
elle peint, elle peint, sans regarder. 



LE GOUTER DE QUATRE HEURES 



Alfred, vrai touriste, ne craint pas le soleil. 
Il grimpe les sentiers depuis midi et ne s'ar- 
rête que pour admirer la nature par le viseur 
de son appareil photographique. Puis il 
repart, peinant de plus en plus sous le poids 
des « vues magnifiques » qu'il porte sur son 
dos. 

Vers quatre heures, il arrive à la maison 
forestière du Repos de la côte et demande une 
limonade. 

Et, tandis qu'il s'éponge et boit à se faire 
mal, les faneurs entrent dans la cour, car 
c'est l'heure de goûter. Ils touchent leur cha- 
peau de jonc, par politesse, et viennent s'as- 



BUCOLIQUES 147 

seoir à la même table qu'Alfred, à Tautre 
bout. 

La servante apporte des verres, du pain, 
une carafe devin noir et une platée de fromage 
blanc. Et les faneurs silencieux, le plus âgé 
d'abord, se taillent des tranches de pain, 
épaisses et larges, et se font des tartines. 

De la pointe du couteau, ils écartent le fro- 
mage semé de fines herbes vertes. Ils pren- 
nent garde qu'il n'en tombe et ils rattrapent 
promptement ce qui déborde. 

Et ils coupent, dans la tartine, des mor- 
ceaux réguliers où le fromage éclate de blan- 
cheur et tremble sur le pain. 

Puis cela disparaît sans toucher aux lèvres 
minces et rasées, dans leur bouche profonde, 
et il n'en vient à celle de Félix que de l'eau 
aigre. 

Jusqu'à ce que le plat soit vide, essuyé, 
net, les faneurs mangent en s'appliquant et ils 
ménagent aussi leur vin. 
, Le goûter fini, ils ont du mal à se lever. Ils 
restent encore un peu et se frottent lesmains 
sous la table. 



148 BUCOLIQUES 

Et comme Alfred se prépare, sans avoir Tair 
de rien, aies photographier, ils Tobservent 
obliquement, lui, son appareil et sa limonade 
gazeuse, avec le sourire de Voltaire. 



LES RIDEAUX D'ÉTAMINE 



Enfin M. Pouques allait se reposer et 
vivre, car on ne vit pas à Paris, dans les 
bureaux. Il avait sa retraite. 11 possédait sa 
maison de campagne si désirée; Il était pres- 
que installé et il venait de prendre son pre- 
mier repas d'homme libre et maître chez 
soi. 

— Je me réserve la salle à manger, dit-il 
à sa femme. La fenêtre ouvre sur le jardin. 
C'est de toutes nos pièces la mieux aérée, et 
quand il pleuvra je m'y tiendrai pour dormir, 
rêver, faire ce qui me plaît. 

— Bien, mon ami, lui dit sa femme ; moi je 
préfère la cuisine. A elle seule, elle est plus 
spacieuse que notre appartement au cin- 



150 BUCOLIQUES 

quiëme de la rue Hervieu. Était-il petit ? te 
me demande par quelles grâces du ciel nous 
n'y sommes jamais morts étouffés. Nosyolail- 
les ici seront mieux logées. Donne-moi une 
semaine encore pour mettre de l'ordre et rien 
ne clochera. 

— Qu'est-ce que tufais là? dit M. Pouques. 
M"* Pouques, droite sur une échelle dou- 
ble, vissait des pitons dans la croisée. 

— Tu le vois, dit-elle placidement, je pose 
mes rideaux. 

— Tu poses des rideaux à cette fenêtre, à 
ma fenêtre? • 

— Oui, dit-elle, et à toutes les autres. Sois 
sans inquiétude. L'échelle est solide. 

M. Ppuques qui était assis, un journal à la 
main, se dressa de surprise. 

— Comment ! espèce de garce, cria-t-il, tu 
t'imagines que j'ai travaillé comme un chien 
jusqu'à mon âge, économisé sou à sou de 
quoi acheter cette maison de campagne et ce 
jardin, ses arbres, seç fleurs et son ruisseau, 
pour que tu viennes me boucher ma vue et 
me cacher mon soleil avec tes guenilles? 



BUCOLIQUES i51 

Dépêche-toi de m'ôter ça tout de suite, 
entends-tu,- vieille bourrique, si tu ne veux 
pas que je les jette dans le feu et toi dehors ! 
M"^ Pouques ne se le fit pas répéter deux 
fois ; elle descendit de son échelle plus vite 
qu'elle n'y était montée. 



CORONAT 



Autrefois, il y a des années, le régisseur 
Hubert, jeune alors et plein de vie, ne man- 
quait jamais de dire, à la fm de chaque repas : 

— Finis coronat opus. 

De ses courtes études au collège, il n'avait 
guère retenu que ces trois mots. Il pouvait 
les traduire exactement : FiniSy la fin, coro- 
nat, couronné, opus, l'œuvre. Cela signifiait : 

— J'ai bien mangé, avec appétit, d'un 
bout à l'autre de mon déjeuner. La dernière 
bouchée ne valait pas moins que la première. 
La fin était digne du début. 

Longtemps cette maxime lui parut claire 
et commode. Il l'expliquait en famille, aux 
amis, sans se tromper, comme pour dire : 



BUCOLIQUES 153 

— Vous le voyez, il me reste quelque 
chose du latin que j ai appris. 

Ce fut le sens du mot opus qui s'obscurcit 
d'abord. Hubert ne trouvait qu'avec peine le 
mot correspondant. Il le perdit tout à fait. 
Opus n'était plus qu'un sou étranger, percé, 
cassé, rouillé, sans valeur. 

— Supprimons opus, se dit Hubert. 

Et il prit l'habitude de refuser une moitié 
de pomme,^ un verre de liqueur en ces termes : 

— Finis coronat ! 

Cela suffisait. Personne ne regrettait le 
reste. On devinait encore qu'Hubert voulait 
dire : 

— Merci; assez pour une fois. J'en ai jus- 
que-là. 

Et ceux qui avaient la tête le plus dure, 
comprenaient au moins l'un des deux mots, 
le mot finis : 

— Finis/]'d\ fini, ça va de soi, n'importe 
qui, un enfant saisirait. 

Quant au mot coronat^ peu à peu inintel- 
ligible, il frappait par sa sonorité et son mys- 
tère. Quel sens lui donner? A quoi servait-il? 





io4 BUCOUOUES 

Nul ne savait, mais chacun souriait de con- 
fiance, car il faisait bien à sa place. 

Il fit mieux encore, dès qu'Hubert s'avisa 
de le prononcer seul. II rejeta décidément 
finis, inutile et banal^ et ne garda que coro- 
nat. 

Et, aujourd'hui, la marque originale d'Hu- 
bert devenu vieux, ce qui le distingue des 
autres hommes du village, c'est de répondre 
à tout propos : Coronat, coronat. 

II ne dit plus ni oui, ni bonjour, ni : ça va, 
ni : au revoir ; it dit coronat. Il remue sa 
tête blanchie et pousse son coronat comme 
un grognement familier appris en classe ou 
en nourrice. 



LE CHIEN Déchaîné 



Lasse d'avoir tant marché, la famille Pic- 
colin décide qu'elle vase rafraîchir dans cette 
ferme, et M. Piccolin, du pied, pousse la 
barrière. Et il recule, parce qu'un chien atta- 
ché aboie, furieux, et se précipite vers lui 
d'une longueur de chaîne. 

— On voit que tu ne m'as jamais vu, dit 
M. Piccolin; tu ne me reconnais pas. 

Il demande à la fermière qui regarde ces 
visiteurs, de sa porte, sans se déranger : 

— Est-ce qu'il mord, votre chien, ma brave 
femme ? 

— Il mordrait, s'il pouvait, dit la fermière, 
et quand on le lâche la nuit, je vous promets 
qu'il ne fait guère bon rôder autour d'ici. 



156 BUCOUQUES 

— Oh! je sais, dit M. Piccolin, qu'on les 
apprivoise avec du fromage de gruyère. 

— Ne vous y fiez point, dit la fermière, si 
vous tenez à vos mollets. 

— ^ J'y tiens, dit M. Piccolin. En attendant, 
je vous prie de nous donner quatre tasses de 
lait pour moi et ma famille. 

La fermière ne se presse pas de les servir. 
Elle les sert pourtant, et, comme elle a autre 
chose à faire, elle ne s'inquiète plus d'eux. 

Les Piccolin, tenant du bout des doigts 
leurs tasses de lait qu'ils boivent par petites 
gorgées, se promènent dans la cour. Ils re- 
gardent les volailles et les instruments ara- 
toires. Mais une inquiétude limite leur plaisir, 
et ils jettent fréquemment un coup d'œil au 
chien qui continue d'aboyer derrière eux. 

— Te tairas-tu? lui dit M. Piccolin; ne 
sommes-nous pas encore amis? 

Le chien tout noir montre ses dents si 
blanches qu une femme en serait fière, dit 
jyjme Piccolin, et semble un nègre révolté. 

— La belle bête! dit M. Piccolin. Quoi- 
qu'on ait du courage, elle impressionne. 



BUCOLIQUES 157 

Ils en oublient de visiter les étables, et ils 
viennent finir leurs tasses de lait devant le 
chien. 

— A propos, comment t'appelles-tu? dit 
M. Piccolin. 

Personne ne répond. 

M. Piccolin passe en revue des noms de 
chiens célèbres. Aucun ne produit d'effet à 
ce chien et sa fureur augmente. M. Piccolin, 
qui n'o$e approcher, le flatte vainement de 
loin, sur ses propres cuisses. 

— Mon gaillard, lui dit-il, tu en fais un 
vacarme! Tais4oi donc, tu vas t' étrangler. 
C'est heureux que ta chaîne soit solide. 

Elle paraît si solide, qu'ils deviennent fa- 
miliers. Ne pouvant calmer le chien, ils l'ex- 
citent, lui jettent du sable, aboient avec lui, 
ou, dédaigneux, attendent qu'il finisse. 

— Quand tu voudras, lui dit M. Piccolin. 
Et le chien hurle et bave, la gueule en feu 

comme un enfer, et il tord si violemment sa 
chaîne que, tout à coup, elle se casse et 
tombe par terre. 
Il est libre ! 



158 BUCOLIQUES 

Instantanément les Piccolln se figent. 
M*"^Piccolin dit : « Mon Dieu! mon Dieu! » 
M- Piccolin, qui riait, reste bouche ouverte, 
comme s'il riait toujours. Les petits Piccolin 
oublient de se sauver. Une tasse s'échappe et 
se brise, et la fenuière^ les bras levés, accourt, 
moins vite, elle le sent, que le malheur! •' 

Mais le plus stupide c'est encore le chien. 

Le bond dont il allait s'élancer, il ne le fait 
pas. Il tourne sur place. Il flaire satîhaîne qui 
ne le retient plus. Comme pris en faute, pe- 
naud, avec un grognement sourd, il rentre 
dans sa niche. 



POMPÉE ET SAPHO 



Comme Pompée et Sapho reviennent 
crottés, sournois et la gueule pleine de plu- 
mes, je vois bien qu'ils ont encore tué des 
volailles. C'est la chienne Sapho qui entraîne 
le chien, mais c'est Pompée qui, une fois 
hors de ma vue, se met en chasse avec le 
plus d'ardeur. II va d'un train tel que Sapho 
peut à peine le suivre. Ils ne font pas de mal 
chez nous, car ils semblent avoir une petite 
patrie qu'ils respectent et dont ils fixent eux- 
mêmes les limites. Ils n'exercent leurs ra- 
vages que sur les terres des communes voi- 
sines. Aussitôt que Pompée aperçoit au milieu 
d'un pré une bande de poules, il ne ruse pas; 
il se précipite et attaque à découvert. 



160 BUCOLIQUES 

Des poules affolées, les unes fuient', les au- 
tres tâchent de s'envoler, et celles-ci, Pompée 
les préfère. D'un bond, il les attrape au vol, 
d'une patte les abat, et d'un coup de mâchoire 
les entame. Sapho, déjà essoufflée, les achève. 
On dirait que le chien fait à la chienne hom- 
mage de son adresse. 

Ils massacrent ainsi et se gorgent, jusqu'à 
ce qu'un domestique, en criant, accoure avec 
sa fourche. 

Et les voilà. 

Je devine tout, et, demain matin, le fer- 
mier sera chez moi de bonne heure, et il fau- 
dra raisonner, chicaner, s'excuser, finale- 
ment payer. 

Sapho se rase contre le mur : elle avoue. 
Pompée, plus effronté, remue la queue et re- 
garde si, par hasard, je me doute de 
quelque chose et si j'ai de mauvaises inten- 
tions. 

Moi ! oh ! pas le moins du monde ! 

Je les appelle tous deux d'une voix cares- 
sante, je retiens mes pieds et mes mains 
fébriles, et Pompée et Sapho me suivent, à 



BUCOLIQUES 161 

distance, rassurés peu à peu, jusque dans 
récurie. Je ferme la porte vivement, et à 
nous trois ! 

Pompée reçoit les coups de corde en hur- 
lant, mais il hurle avant. 

Sapho résignée n'est qu'une pelote. Elle ne 
souffle plus. Sans la lueur tremblante de ses 
yeux, je la croirais morte. Et je les corrige 
avec une application froide, évitant de leur 
dire des injures, au milieu d'un nuage de 
poussière et de balle d'avoine. 

Quand j'en ai mal au poignet, je sors de 
l'écurie, allégé,. et je referme la porte. 

Ils resteront là deux jours, dans les ténè- 
bres, à se lécher leur peau cuisante, à médi- 
ter. 

Ils ne recommenceront. pas de sitôt! 

Avant de m'éloigner, j'écoute, une oreille 
collée à la porte. 

Je les entends rire. 



LA CUISINE 



Seigneur, s'il est vrai que vous seul soyez 
grand, ne réservez pas à ma vieillesse un 
château, mais faites-moi la grâce de me gar- 
der, comme dernier refuge, cette cuisine 
avec sa marmite toujours en l'air, 
avec la crémaillère aux dents diaboliques, 
la lanterne d'écurie et le moulin à café, 
le litre de pétrole, la boîte de chicorée extra 
et les allumettes de contrebande, 

avec la lune en papier jaune qui bouche le 
trou du tuyau de poêle, 
et les coquilles d'œufs dans la cendre, 
et les chenets au front luisant, au nez aplati, 
et le soufflet qui écarte ses jambes raides 
et dont le ventre fait de gros plis, 



BUCOLIQUES 463 

avec ce chien à droite et ce chat à gauche 
de la cheminée, tous deux vivants peut-être, 

et le fourneau d'où filent des étoiles de 
braise, 

et la porte au coin rongé par les souris, 

et la passoire grêlée, la bouillotte bavarde 
et le gril haut sur pattes comme un basset, 

et le carreau cassé de Tunique fenêtre 
dont la vue se paierait cher à Paris, 

et ces pavés de savon, 

et cette chaise de paille honnêtement 
percée, 

et ce balai inusable d'un côté, 

et cette demi-douzaine de fers à repasser, 
à genoux sur leur planche, par rang de taille, 
comme des religieuses qui prient, voilées de 
noir et les mains jointes. 



LE SERIN 



Quelle idée ai-je eue d'acheter une cage et 
de mettre cet oiseau dedans. 

L'oiselier me dit: « C'est un mâle. Attendez 
une semaine qu'il s'habitue et il chantera des 
airs variés. » 

Or l'oiseau s'obstine à se taire et il fait 
tout de travers. 

Dès que je remplis son gobelet de graines, 
il les pille du bec et les jette aux quatre 
vents. 

J'attache, avec une ficelle, un biscuit entre 
deux barreaux. Il ne mange que la ficelle. Il 
repousse et frappe, comme d'un marteiau, le 
biscuit et le biscuit tombe. 

Il se baigne dans son eau pure et il boit 



BUCOLIQUES . 165 

dans sa baignoire. Il crotte au petit bonheur 
dans les deux. 

Il s'imagine que Téchaudé est une pâte 
toute prête où les oiseaux de son espèce se 
creusent des nids et il s'y blottit d'instinct. 

Il n'a pas encore compris Tutilité des 
feuilles de salade et ne s'amuse qu'à les dé- 
chirer. 

Quand il pique une graine pour de bon, 
pour l'avaler, il fait peine. Il la roule d'un 
coin h l'autre du bec, et la presse et Técrase, 
et tortille sa tête, comme un petit vieux qui 
n'a plus de dents. 

Son bout de sucre ne lui sert jamais. Est- 
ce une pierre qui dépasse, un balcon ou une 
table peu pratique ? 

Il lui préfère ses morceaux de bois;. Il en a 
deux qui se superposent et se croisent et je 
m'écœure à le regarder sauter. Il égale la 
stupidité mécanique d'une pendule qui ne 
marquerait rien. Pour quel plaisir saute-t-il 
kinsi, sautillant par quelle nécessité ? 

S'il se repose de sa gymnastique morne, 
perché d'une patte sur un bâton qu'il étran- 



. 166 BUCOLIQUES 

gle,il cherche de Tautre patte, machinâtes 
ment, le même bâton. 

Dès qu'il s'endort, fermé, pelotonné, il a 
soin de s'appuyer aux barreaux, comme s'il 
craignait une chute et de se réveiller par 
terre. 

Aussitôt que, l'hiver venu, on allume le 
poêle, il croit que c'est le printemps, l'épo- 
que de sa mue et il se dépouille de ses 
plumes. 

L'éclat de ma lampe trouble ses nuits, 
désordonné ses heures de sommeil. Il se cou- 
che au crépuscule. Je laisse les ténèbres 
s'épaissir autour de lui. Peut-être rêve-t-il ? 
brusquement, j'approche la lampe de sa cage. 
Il rouvre les yeux. Quoi! c'est déjà le jour? 
Et vite il recommence de s''agiter, danser, 
cribler une feuille, et il écarte sa queue en 
éventail, décolle ses ailes. 

Mais je souffle la lampe et je regrette de ne 
pas voir sa mine ahurie. 

J'ai bientôt assez de cet oiseau muet qui ne 
vit qu'à rebours, et je le mets dehors par la 
fenêtre... Il ne sait pas plus se servir de la 



BUGOUOUES 167 

lib^é que d'une cage. On va le reprendre 
avec la main. 

Qu'on se garde de me le rapporter. 

Non seulement je n'offre aucune récom- 
pense, mais je jure que je ne connais pas cet 
oiseau. 



UNE ROSE D'AUTOMNE 



. C'est une houppe de senteur, c'est un nid 
d'ailes de papillon. C'est une étoile de la 
danse. 

Elle s'épanouit trop vite dans une flûte 
d'eau pure, près de la lampe. Chaque matin 
je donne un coup de canif à sa tige. Elle qu 
s'élançait gracieuse, elle ne sera bientôt 
qu'jme naine. Déjà elle perd pied, et le col de 
sa flûte la serre. 

Elle regarde toujours de mon côté d'un œil 
voilé| de multiples paupières. 

Ou, si je dis des vers, elle m'écoute, 
comme une oreille penchée. 

Ce soir, sa première feuille tombe, avec le 
bruit seulement qu'il fallait pour m'avertir. 



BUCOLIQUES 169 

Puis une autre se détache. C*esl son automne 
qui commence. 

Elle ne se dépouille qu'à regret, et s'arrête 
souvent, prise de pudeur. 

Il faut que je Taide, que d'un doigt sen- 
suel, j'écarte ses dessous à peine rosés et 
que j'aille jusqu'au cœur. 

Et le cœur aussi se désagrège. 

Longtemps ses parfums lui survivent et 
flottent, libres, autour de moi. 

Des feuilles mortes, j'applique à mon 
front les plus fraîches, que la chaleur reco- 
quille. 

Je mâche mélancoliquement le reste. 



10 



LE PETIT BOIS DE COOLUS 



Entre, Coolus. 

Ce n'est ici qu'ombre et fraîcheur. 

A peine quelques gouttes lumineuses tom- 
bent çà et là du ciel. 

Voi^ ce scarabée sur cette bouse, comme 
une riche épingle sur une épaisse cravate. 

Déplace ces moucherons et marche un ins- 
tant la tête dans leur fragile orchestre. 

C'est l'heure où le petit bois, comme une 
volière peinte, garde prisonniers les oiseaux. 

Écoute un merle qui flûte mieux que toi. 

Observe, de loin, ce bouleau. Il ne fait que 
se cacher derrière les chênes, comme un 
homme en veste claire qui voudrait fuir. 

Et toi-même, ô libre poète ! avouei que si le 



BUCOUOUES 171 

garde champêtre paraît, tu salueras le pre- 
mier. 

N'aie pas peur. Ce que tu entends, c'est 
une source invisible qui s'échappe des ronces 
lilliputiennes et cause toute seule. Il n'y a 
personne. Le petit bois est à Coolus. Je le lui 
prête. 

Je lui prête ses délices. 

Je te prête son étroit chemin que tu ne 
peux suivre que d'un pied, et je te prête, 
comme des serviteurs, ses arbres élégants 
qui, pour t'abriter, se passent l'un à l'autre 
une ombrelle de feuilles. 

Mais si tu veux goûter, comme il faut, le 
charme du petit bois, va de temps en temps 
jusqu'à la lisière, ouvre les branches et 
regarde là^bas, ces prés sans herbe, cette 
route aveuglante et ce clocher pointu qui fond 
au soleil. 

Tout brûle dehors, Coolus. Ferme vite les 
branches. 



L'ORAGE 



— Avez- vous peur de Torage ? 

— De Téclair ou du tonnerre? 

— Des deux; l'un tue et Tàutre assomme. 

— Écoutez, franchement, j'aime mieux 
autre chose. 



La cousine Nanette a fait deux trous au bas 
de sa porte, Tun pour laisser passer le chat, 
l'autre pour l'aisser sortir le tonnerre. Celui 
du tonnerre est plus petit, car elle sait le ton- 
nerre bien capable, s'il veut, d'enfiler une 
perle. 

Après une journée de purgatoire, on dîne 



BUCOUQUES 173 

dehors, en bras de chemise. On mange mal 
et on boit trop. On parle peu, mieux vaut 
souffler. A chaque instant, notre ami Octave 
pose sa serviette et s'éloigne pour regarder 
les nuages qui se dressent à Thorizon comme 
des bêtes féroces. Ils grandissent et se mul- 
tiplient. Les plus proches en appellent de 
nouveaux qui montrent déjà la tête, et ceux- 
là font des signes lents à d'autres qu'on ne 
voit pas. Octave revient, le visage téné- 
breux. 

Tout à coup, Paul-Émile, qui ne disait mot, 
va uriner. 

Et Alexandre ne cesse de guetter à la gi- 
rouette immobile la direction du vent. 

— Est-il pour nous, celui-là? 

— Cet orage? Oh ! il ne passera pas loin. 
On étouffe. 

^- Fait-il beaucoup d'orages ici? 

— Relativement moins qu'ailleurs, répond 
Paul-Émile de retour. Il y a, paraît-il, une 
montagne là-bas qui les divise. 

On respire. 

Mais Paul-Émile ajoute : 

io. 



174 BUCOLIQUES 

— Par exemple, s'ils sont rares, ils sont 
terribles. 

Dieu! que c'est énervant! Et quelqu'un 
qui parle sans savoir, qui a besoin de dire 
quelque chose, affirme que le tonnerre est 
déjà tombé une fois sur cette maison. Il a 
fendu la cheminée, brisé des tuiles..... 

— Le tonnerre ou le vent? 

— Le tonnerre, le tonnerre ! 

On croirait les femmes plus braves. Elles 
s'efforcent de verser à boire et d'offrir dû 
pain, elles disent seulement que les mouches 
collent et elles traînent les pieds. 

A la vérité, elles n'aiment pas prévoir, et 
elles se réservent. Il sera temps tout à l'heure 
que chacune d'elles cherche un placard à 
chaque coup de « gros nénerre ». Là-haut, 
d'un coin de ciel resté pur, une étoile nous 
désigne, avec un pâle sourire, aux fauves me- 
naçants qui se déploient toujours. 



II est \Tai que la sécheresse dure depuis 
longtemps, que nous manquons d'eau et que 



BUCOLIQUES 175 

cet orage en va mettre un peu dans les puits. 
' Maïs pour une goutte d'eau sur nos lèvres et 
nos légumes, quelles transes ! 

♦ 

Si j'observe ma maison, quand il fait soleil, 
si je la mesure du regard et que j'étudie la 
place qu'elle occupe au village, je me dis : 
Le tonnerre tomberait plutôt sur mes voisins. 

Mais, dès qu'approche Torage, j'oublie 
toutes les maison^ des autres et je sens bien 
que le tonnerre ne peut tomber que sur la 
mienne. 

Oh! ce ciel d'angoisse! Quand j'étais petit, 
les nuages passaient moins près de la terre. 
Je suis sûr que mes nerfs étincellent. 

Quel vent! Les chiens fuient de travers, 
la queue presque en tête, et les poules rou- 
lent comme des ombrelles retournées. 



Jamais peut-être mon amie n'a brillé de 
pins d'éclat Sa joue reflète un soleil couchant; 
ses lèvres orageuses sont deux cerises oubliées 



176 BUCOLIQUES 

par les oiseaux, ses dents deux fines rampes 
lumineuses, et ses yeux vagabondent à la 
pêche au feu. 
Elle m'excite, mon amie. 

— Viens donc! lui dis-je. 
Elle ne s'enfuit pas. 

— Plus près ! 

Comme elle obéit ! Riche fleur d'un soir 
d'été fraîchement arrosée, comme elle s'in- 
cline! Et je la regarde, muet, avec la triste 
ardeur d'un ivrogne qui fixe un verre plein, 
et je veux la prendre. 

— Chut! dit-elle. 

Elle entend un bruit de tonnerre lointain. 

J'écoute aussi, et un nouvel avertissement 
gronde. 

C'est fini. Rien m presse plus. Séparons- 
nous. 



Et il ne suffit pas de se fourrer les doigts 
jusqu'au fond des oreilles, il faut encore se 
retenir de penser, car certaines pensées atti- 
rent la foudre. 



3DCOLI0UES 177 



Quelle magnifique collection d'éclairs ! c'est 
le clignement d'yeux des albinos, c'est le 
boulanger qui tire soudain et ferme la porte 
dufour,etc'estrarme blanche qui fend l'en- 
nemi de la tête aux pieds. 

Quelques-uns, brefs, pétillent à peine 
comme le moustique qui se brûle à la flamme 
d'une chandelle, et quelques-uns rayent le 
ciel entier, interminables et fantaisistes 
comme des signatures de grands hommes. 



Bien visé, tonnerre de Dieu ! 

* 

Un instant le monde reste aplati. Mais 
notre orgueil, vite après, se relève. Voici un 
soleil neuf. Les coqs (imagine-t-on l'effet d'un 
orage dans une tête de coq?) chantent vic- 
toire et toute notre âme s'aère. Redevenons 
familiers avec Dieu, et rejoins-moi, ma mie ; 
on peut maintenant s'offrir une ventrée d'a- 
mour. 



LA PLUIE 



— Il pleut, il mouille, xa'esi la fête à la 
grenouille. Les nuages muets glissent au ciel 
comme des fumées d'incendie. Tout ce monde 
qui réclamait de l'eau doit être content. Le 
foin allait devenir plus cher que le pain. La 
rivière se faisait toute petite dans son lit, et 
la terre était sèche au point que, rien qu'à la 
regarder, on avait soif. Pluie, pluie, mouille, 
mouille, hache l'air, écrase aux vitres tes 
perles molles; tu peux, jusqu'à ce que tu 
m'eïinuies, tomber pour le bien des autres. 
Je vois là-bas, dans le pré, un cheval que 
tu rafraîchis. Il cesse de manger l'herbe. 
Il bouge le moins possible. Il ne perd pas 
une des gouttes que tu lui donnes. A côté, 



BUCOLIQUES 179 

un bœuf beugle si doucement d aise qu'à 
chaque coup il boit une gorgée. 

Les arbres ne reçoivent pas tous la pluie 
de la même façon. Les petits, qui manquent 
d'habitude, voudraient s'échapper, et leurs 
feuilles palpitent comme des oiseaux pris. 
D'autres se mettent en boule comme une 
femme relève ses jupes gonflées par-dessus 
sa têtp. 

Et il en est que la grêle ne troublerait plus 
et qui se tiennent droits, immobiles, sur un 
pied. 

Une Voiture s'éloigne sans bruit, par un 
chemin de traverse. D'ici, je jurerais qu'il n'y 
a personne dedans. 

On dit qu'il va pleuvoir pendant quarante 
jours. C'est peu probable. Je ne crois pas à 
un nouveau déluge. Il ne reste plus assez de 
méchants sur la terre. 



SUR LE PONT 



On ne se rappelle plus la couleur du soleil. 
Les nuages se pressent et fument comme des 
flots d'eau chaude. A la fin, cette pluie achar- 
née nous met en rage. Toutes les pommes de 
terre et tous les haricots se perdent. Boussard 
n'y tenait plus. Il est parti ce matin avec sa 
brouette et un sac et je le vois revenir avant 
la nuit. Son sac est plein de pommes de terre; 
sa brouette trop lourde. Il fait peu de chemin 
à la fois. Il s'arrête fréquemment, s'assied 
sur un brancard et se repose. 

— Sont-elles gâtées? 

— J'ai compté, dit-il; il y en a une sur 
cinq; et la terre de mon champ est la plus 
saine du pays. En voilà un sac de triées, mais 



BUCOLIQUES 181 

elles peuvent avoir tiae petite tache invisible 
et le mal les achève dans la cave. D'ailleurs, 
si ce temps dure, elles pourriront toutes sur 
pied, 

— Vous les donnerez à votre cochon. 

— Il les rebutera peut-être. Quelquefois 
un cochon est plus difficile qu'un homme. 

Boussard se lève et ne se plaint pas, tandis 
que sa femme ne peut jamais dire une parole 
qui ne soit une plainte. Sur le pont, il lâche 
encore sa brouette pour regarder la rivière. 
Elle déborde dans les prés par d'éphémères 
torrents. Toute la vallée est comme une im- 
mense glace en morceaux. Des arbres ont de 
l'eau jusqu'au cou, Des branches à la dérive 
se heurtent et s'accrochent. L'une d'elles se 
dresse brusquement hors des flots comme 
une main, et retombe. On ne voit que le mur 
d'un jardin noyé. Qui devinerait qu a cette 
place baigne et rouit une récolte de chanvre? 

Il a tant plu que, dans chaque ornière de la 
route, une petite fille pourrait s'installer un 
lavoir. 

Une moitié de figure glacée, l'autre brû- 

11 



182 BUCOLIQUES 

lante, j'écQute les battements de 1 eau contre 
Tarche. Des paysannes, courbées sous leur 
hotte de bois mort, me disent bonsoir à voix 
basse. 

Un âne rentre seul. Un chien a l'air d'un 
loup.. Ce peuplier jongle avec deux pies que 
que le vent affole. Le château ferme ses vo- 
lets. Les maisons du village se resserrent 
pour la nuit. Derrière cette porte, quelqu'un 
agonise. On a justement fait cet été un nou- 
veau cimetière. Entre ses quatre murs neufs, 
il attend. Qui va Tétrenner? 



LA RIVIÈRE 



Elle ne passe pas devant la porte de tout le 
monde. ' 

Elle passe au pied du château plus lente- 
ment qu'ailleurs ; elle passe sous les vannes 
et les roues du moulin ; elle passe devant la 
porte de Jérôme, devant celle de Pierre Co- 
quin et devant la mienne, et c'est tout; sans 
s'occuper des autres, elle quitte le village et 
se hâte dans la vallée, vers les clochers loin- 
tains qui lui font signe. 

Les Lorillot voudraient faire croire qu'elle 
passe devant leur porte, mais ils mentent. 
Ce qui passe devantleur porte, ce n'est qu'une 
fausse rivière,.un bras maigre que la rivière 



184 BUCOLIQUES 

sort de son lit, les lendemains d'orage, et 
seuls les étrangers s'y méprennent. 

On dit qu'elle passait autrefois devant l'an- 
cienne église et, comme il lui arrivait de 
noyer les morts, la nouvelle église s'est re- 
culée. 

Au village il faut une rivière et je m'étonne 
qu'il y ait des villages où la rivière ne passe 
pas. Pourquoi le village voisin perche-t-il là- 
haut ? Chaque année ses habitants souffrent 
de la sécheresse et se lamentent. Quel homme 
eut le premier l'audace de bâtir sa maison sur 
ce faîte aride, quand il pouvait rester au bord 
de cette rivière, où, près du nôtre, son vil- 
lage serait si bien ? 

Et maintenant, c'est trop tard. Le village 
ne peut plus redescendre. Les pauvres n'ai- 
ment pas déplacer leurs maisons. 



LE FOU 



Le soleil couché, Félix s'assied par terre, 
près de la cheminée sans feu. Il n'allume pas 
sa chandelle. Il laisse la nuit Tenvelopper et, 
comme une servante soigneuse, couvrir la 
huche, les chaises et le lit. Bientôt il ne dis- 
lingue plus que le balancier de cuivre qui va 
et vient dans Thorloge invisible. 

Et voici que la lune se lève. 

Félix la devine et sent qu'elle monte, 
légère, parmi les arbres. Ils vont la tou- 
cher du bout de leurs pointes, l'accrocher au 
passage. Mais elle glisse, leur échappe, et 
verse devant elle, pour annoncer sa venue, 
une lueur claire comme un flot de petit-lait. 

Félix remue les lè\Teset tend les mains. Il 



186 BUCOLIQUES 

la prie de venir plus près. Elle touche au 
bord du toit. Elle s'approche encore, se colle 
à la fenêtre et semble s'immobiliser un ins- 
tant. 

Aussitôt, la face blanche et dilatée, tandis 
que rémotion fait dans son coeur un bruit de 
source, Félix joue à la lune, sur son bras 
gauche comme violon, avec son bras droit 
comme archet, un doux air de musique 
qui n'en finit plus. 



EFFETS DE LUNE 



1 



Le soir, si je sens que la lune monte der- 
rière moi, à pas de loup, vite je me retourne 
et je la regarde en face. C'est plus prudent. 
Et je voudrais, comme je la regarde, que 
quelqu uu me lût, dans l'ombre, des détails 
précis sur elle. Au cœur d'un ignorant, le 
mystère de la lune fait mal. Elle est le déses- 
poir du poète qui ne peut en dire quelque 
chose de neuf. . 



II 



Les petites vagues remuent ce soir comme 
des lèvres de dévotes. La barque trempe à 
peine. Les rames touchent l'eau avec une 
légèreté de mains maternelles, et mon amie 
n'ose pas chanter. 

Autour de l'étang, le bois dort dans une 
brame qu'un cri dissiperait et les lueurs qui 
flottent sur l'eau s'effaroucheraient d'une 
pensée vulgaire. 

L'étang, le bois, le village ne pèsent rien 
et. ne tiennent plus à la. terre, car la lune 
éclatante nous attire, là-haut, sans effort. De 
ses rayons, les uns s'attachent aux pointes 
successives du paysage et l'enlèvent; les 
autres se nouent comme des fils à nos yeux. 



3UCOU0UES 189 

et nous montons vers elle, pendus, aériens. 

Je tremble qu'un chienne jappe, qu'un coq 
ne se réveille, qu'une de nos deux ombres 
ne bouge. 

Femme aimée, prends bien garde, nous 
approchons; mais si tu dis un mot, nous 
sommes perdus : brusquement, tout va retom- 
ber du ciel sur la terre, fils cassés, étang et 
bois brouillés, rames brisées, rêve en miettes. 



11. 



PIERRE ET BERTHE 



PETIT DRAME DE JARDIN 

LE PAPA, LA MAMAN, PIERRE, BERTHE 

1 
LA MAMAN 

Cette pièce d'eau est ma terreur. Vidons-la. 

LE PAPA 

Pourquoi? Nous serons heureux de l'avoir 
en plein été, aux grandes chaleurs. Elle ra- 
fraîchira le jardin. D'ailleurs, tranquillise-toi. 
Je pose solidement mes fils de fer; les enfants 
ne passeront pas. 

LA MAMAN 

Tu m'assures qu'il n'y aura aucun danger? 

LE PAPA 

Veux-tu que je mette un fil de pius? 



19^4 BUCOLIQUES 

LA MAMAN 

Oui ' La moindre inquiétude me voilerait le 
charme de cette campagne. 

LE PAPA 

J'ajoute deux fils. (Au petit Pierre) Appuie- 
toi. Rien ne bouge. Essaye de te glisser entre 
les fils. Un chat même y renoncerait. Tâche 
d'enjamber. Ouiche! Je te conseille de dou- 
bler tes assiettes de soupe pour grandir, mon 
garçon, Ça va-t-il ainsi, maman ? 

LA MAMAK 

Très bien. Avons-nous prévu tous les acci- 
dents possibles? 

LE PAPA 

Le feu et l'eau étaient seuls à craindre. Tu 
réponds du feu ? 

LA MAMAN 

On n'allume du feu qu'à la cuisine et les 
enfants n'y vont jamais. 

LE PAPA 

Reste l'eau, et il me semble que j'ai pris 
contre elle les précautions nécessaires. 

LA MAMAN 

Enfin, je dormirai sans trouble. 



BueouQUES 195 

LE PAPA 

Que ce fil de fer abîme donc les mains ! Il 
noircit la peau, coupe le doigt et casse l'ongle. 

LA MAMAN 

A la bonne heure, tu as bien travaillé. Je 
t'embrasse pour la peine. 



II 



[Et leurs visages se touchent presque quand ils 
entendent le bruit sourd d^une chute. Ils tournent 
vivement la tête. Le père se précipite, affolé, La 
mère dit : Oh! oh! avec détresse^ et tremble, 
tremble, comme si son corps était tout en feuilles. 
Mais déjà le père a saisi par les pieds et relevé la 
petite Berthe tombée dans un baquet^ un étroit 
baquet où s'égoutte la pompe^ et dont ils ne se dé- 
fiaient pas plus que d'un bol.) 

LÀ MAMAN 

Couche-la... de côté! vite, une serviette, 
un médecin, le pharmacien ! 

LE PAPA 

Rien... n'est rien... ce n'est rien. La petite 
fille n'est pas tombée. C'est le papa, le papa... 



BUCOLIQUES 197 

LA MAMAN 

Mets-la sur mes genoux, que je Tessuie. Oh ! 
ces cheveux collés, ces yeux blancs ! Et elle 
venait de manger. 

LE PAPA 

Elle suffoque ; elle en a avalé un peu. 

LA MAMAN 

Donne-lui des claques dans le dos. , 

LE PAPA 

Crache, crache, ma petite. Le méchant papa 
te bat. Crie ! crie ! Elle crie. Tant mieux, tant 
mieux. 

LA MAMAN 

Elle revient. Elle n'a presque pas rendu. 

LE PAPA 

C'est fini. Dis que c'est fini, Berthe. Je l'ai 
ramassée à temps. 

LA MAMAN 

Elle grelotte, toute mouillée. 

LE PAPA 

Change-la au soleil. Je frotterai ses mem-, 
bres, sa poitrine avec un linge bien sec. Elle 



198 BUCOUOUES 

se calme. Elle n'a plus dans les yeux qu'un 
reste de surprise. 

LA MAMAN 

Maintenant, je ne redoute que les suites, 
une indigestion. 

LE PAPA 

Je crois que nous en serons quittes pour 
Tangoisse. Une fois de plus, nous l'aurons 
arrachée à la mort. 

LA MAMAN 

Et cette fois, c'est toi qui la sauves. 

LE PAPA 

Je suis content, comme si, à mon tour, je 
venais de la mettre au monde. 

LA MAMAN 

Quelle secousse! Laisse-moi pleurer, afin 
que mes nerfs se détendent. 

LE PAPA 

Pleure. J'avoue aussi que les paupières me 
picotent. 



III 



LA MAMAN 

Elle sourit. Elle se réchauffe. Ses joues se 
colorent. On dirait qu'elle veut s*endormir de 
lassitude. 

LE PAPA 

Je préfère qu'elle remue. Mets-la par terre. 

LA MAMAI^' 

Ole chancelle. Marche doucement, Berthe! 

LE PAPA 

Elle n'a rien de noyé. La voilà qui trotte 
comme une aiguille à secondes. 

LA MAMAN 

Est-elle gentille! Prenons garde. Elle va 
droit au baquet. 



200 BUCOLIQUES 

LE PAPA 

Berthe, qui a fait la culbute dans le ba- 
quet? 

BERTHE 

C'est Berthe. 

LE PAPA 

Tu vois ce qui arrive, quand on désobéit. 

LA MAMAN ^ 

Pauvre petite ! nous ne lui avions rien dé- 
fendu. 

LE PAPA 

Tu ne toucheras plus au baquet. 

BERTHE 

Pu toutouche au baquet. 

LE PAPA 

Et qui t'a retirée du baquet ? 

BERTHE 

C'est maman. 

LE PAPA 

Mais non, vilaine ingrate, c'est papa. 

LA MAMAN 

Elle dit que c'est moi, parce qu'elle n'a vu 
clair que dans mes bras, lorsque je lui chan- 
geais sa chemise. Qui l'a déshabillée, Berthe? 



BUCOLIQUES 5Q1 

BERTHE 

C'est papa. 

LE PAPA 

Elle confond. Elle reste légèrement étour- 
die. Qu'importe? elle vit. 

. LA MAMAN 

Grâqe au ciel! Je déteste les patenôtres, 
mais j'ai envie de prier, de remercier quel- 
qu'un. 

LE PAPA 

On a beau être un esprit fort. D'habitude, 
le mot providentiel me choque. Pourtant il 
vient de se passer quelque chose d'extraordi- 
naire. Berthe jouait souvent autour du ba- 
quet, seule et loin de nous. Son frère même 
jouait d'un autre côté. 

LA MAMAN 

De temps en temps, j'appelais : Berthe! 
Berthe ! 

LE PAPA 

De temps en temps ! Mais le malheur qui 
guette, profite d'une minute de distraction. 
Par hasard ou par miracle, nous étions, là au 
moment fatal. 



^2 BUCOLIQUES 

LÀ MAMAN 

Je l'en prie, n'insinue pas que c'est de ma 
faute. J'ai assez souffert. 

LE PAPA 

C'est de notre faute, ou plutôt ce n'est de 
de la faute à personne. Pour dire la vérité, 
nous n'avions peur que de la pièce d'eau. La 
pièce d'eau, unique ennemie, nous hypnor 
lisait. Nous ne songions qu'à ses menaces, 
et tandis que je la Ireillissais de mes fils de 
fer, le baquet sournois attirait l'accident. 

LA MAMAN 

Qui pouvait imaginer celle mauvaise 
chance? 

LE PAPA 

Je l'engage à nous plaindre. 

LA MAMAN 

Le baquet contenait-il un verre d'eau? On 
la boirait. 

LE PAPA 

Précisément. S'il avait été plein, Berthe y 
aurait seulement trempé ses menottes, de- 
bout. Il était presque vide. Elle a dû se pen- 
cher et basculer. 



BUCOLIQUES ^3 

LA MAMAN 

Je vivrais un siècle avant d'oublier ses 
deux petites jambes qui battaient Tair, et ton 
mouvement si rapide que je me sentais inu- 
tile et que, plantée,' je ne ne respirais plus, 
dans la crainte de te gêner. Les hommes 
perdent moins facilement la tête que les 
femmes. 

LE PAPA 

Je t'assure que j'ai couru et agi dinstinct. 

LA MAMAN 

Jamais elle n'en serait sortie toute seule ! 

LE PAPA 

Gomment veux-tu qu'une enfant de son 
âge?... Quel âge a-t-elJe au juste? 

LA MAMAN 

Deux ans, quatre mois et huit jours. 

LE PAPA 

Parbleu ! Son nez portait au fond du baquet. 
Son visage seul baignait. Ses mains n'avaient 
aucune prise. Du reste, remarque-le, quand 
un enfant qui tombe se fait mal, il ne veut 
pas se relever. Et Berthe ouvrait la bouche 
au lieu de la fermer. 



204 BUCOUOUES 

JLA MAMAN 

Je frissonne. Devine à quoi je pense : aux 
tableaux piqués le long de la Seine et qui 
portent, écrites en grosses lettres, des ins- 
tructions pour ranimer les noyés. On se garde 
de les lire, Ah ! je les lirai et relirai désor- 
mais. 

LE PAPA 

Oh! moi, je savais. Berthe hors de Teau 
ne. m'embarrassait plus. 

LA MAMAN 

C'est égal, procurons-nous un dictionnaire 
où se trouvent ces renseignements pratiques. 

LE PAPA 

D'abord, couvrons Iç baquet. 

LA MAMAN 

Brise-le, jette-le. 

LE PAPA 

Toujours les moyens extrêmes ! Outre que 
son propriétaire nous le réclamerait, la place 
de ce baquet est sous la pompe. 

LA MAMAN 

Il nous rappellera sans cesse cette journée 
maudite. 



BUCOLIQUES 205 

LE PAPA 

Sa vue nous servira de leçon. 

LA MAMAN 

Alors bouche-le hermétiquement. 

LE PAPA 

Espères-tu que je bâtirai une maison dessus? 
Quelques vieilles planches suffiront. 

LA MAMAN 

Cesse de plaisanter. Le ciel me paraît moinsi 
pur qu'avant. Il s'obscurcit d'une teinte ter- 
reuse, lugubre. 

LE PAPA 

Regarde plutôt ta petite fille gambader dans* 
les allées. Elle ne se ressent de rien. Le Dieu 
des ménages nous protège. Mérite ton bon-^ 
heur et fais-lui joyeuse mine, sinon il se dé- 
tournera de toi. Il te comble et le ruban qui 
nouait les cheveux de Berthe s'est dénoué 
dans le baquet, afin que tu puisses le sécher,, 
le baiser et le garder précieusement. 



iZ 



IV 



LA MAMAN 

Comme on les aime! mais nous sommes 
environnés de pièges. Loin de nous reposer 
dans une sécurité fausse, redoublons d'atten- 
tion, et puisqu'il est indispensable que tu 
ailles à ton bureau, que je couse une heure ou 
deux par jour, que la bonne fasse son ou- 
vrage, il faut que tu achètes un chien, de 
ceux qu'oQ dresse à sauver les enfants, un 
chien de race docile, qui nous supplée. 

LE PAPA 

Et nous le médaillerons chaque fois qu'il 
nous rapportera Berthe ou Pierre par la cu- 
lotte ou la robe. 



BUCOLIQUES âû7 

LA MAMAN 

Je me lais : je cause avec Pierre. Écoule, 
mon petit Pierre. Tu as vu tomber ta petite 
sœur dans le baquet. Tu ris. Je te défends de 
rire. Ton rire m'afflige. 

PIERRE 

Je te jure, maman, que je ne Tai pas pous- 
sée. 

' LA MAMAN 

11 ne manquerait plus que cela. Personne 
ne t'accuse. Sans ton père, Berthe mourait. 
Allons, ne pleure pas. Donne tes deux mains; 
montre tes yeux et réponds comme un 
homme. Au cas d'un nouvel accident, si 
Berthe retombait devant toi, dans l'eau, par 
exemple, dans le feu ou sous une voiture, 
que ferais-tu? 

PIERRE 

Moi, je saurais bien me relever, maman. 

LA MAMAN 

Pierre, il s'agit de Berthe, que ferais-tu 
pour Berthe ? 



Î08 BUCOLIQUES 

LE PAPA 

Laisse-le, il ne se rend pas compte, tu le 
tourmentes. 

LA MAMAN 

Il faut qu'il comprenne. Pierre, tu esTaîné, 
le plus grand, le plus sage... 

PIERRE 

Oui, maman, et je dois toujours céder. 

LA MAMAN 

Attends donc que j'aie dit ce que je veux 
dire. Nous mettons Berthe sous ta protection. 
Nous te la confions. Surveille-la en gardien 
responsable et, dès qu'elle tombe, relève-la 
sans hésiter une seconde. 

PIERRE 

Et si elle est trop lourde, maman ? 

LA MAMAN 

Efforce-toi quand même de la relever et 
appelle-nous à ton secours. 

PIERRE 

Je t'appellerai, maman. 

LA MAMAN 

Moi ou ton papa. 



BUCOUQUES ' 209 

PIERRE 

Est-ce que je peux appeler aussi la bonne? 

LA MAMAN 

N'importe qui, pourvu que tu cries. Crie 
afin que je t'entende. 

PIERRE 

Maman! maman! Comme ça, maman? 

LA MAMAN 

Plus fort. 

PIERRE 

Comme quand tu me grondes? 

LA MAMAN 

Des fois tu t'en moques. Crie aussi fort que 
tu pourras. 

PIERRE 

Comme si j'étais perdu dans les bois. 

LE PAPA 

Aaidis-toi ^sur la pointe des pieds, gonfle 
ta gorge, jette toute ta voix. 

PIERRE 

Comme quand j'ai tellement envie d'un 
joujou que ça me fait mal au ventre. 

42. 



21Q BUCOUOUES 

LA MAMAN 

Oui, c'est ça, ou plutôt comme quand tu 
as mal au ventre la nuit et que tu nous ré- 
veilles, brusquement, d'un seul cri de dou- 
leur. 



PIERRE 



I 



LA MAMAN 

As-tu bien dormi, cette nuit ? 

PIERRE 

J'ai dormi à chaque instant. 

LA MAMAN 

As-tu fait de jolis rêves ? 

PIERRE 

J'ai rêvé que j'avais une tête grosse comme 
une bille et que je glissais sur le parquet avec 
des pattes de poulet. 

BerTHE se réveille et se dresse daas son lit à elle. 

Pierre, veux-tu que j'aille dans ton lit à 
toi? 

PIERRE 

Non, Berthe, on s'embrouillerait. 



11 



PIERRE 

Tu vois ce joujou ? 

fiERTHE tend les m&ins. 

Oui. 

PIERRE 

Je te le donne, il est à toi. 

BERTHE prend le joujou. 

Merci. 

PIERRE reprend le joujou. 

Redonne-le moi, que je te montre comme 
je te le donne. Tiens, regarde, je te le donne 
pour de vrai. Ce n'est plus mon joujou. C'est 
ton joujou. Je ne te le prête pas, tu com- 
prends, je te le donne, je te le donne. 



BUCOLIQUES 213 

BERTHE 

Oui. 

PIERRE 

D'ailleurs, écoute, tu n'en as pas besoin et 
je te donnerai, un autre matin, quelque chose 
de bien plus beau. 



III 



— Pierre, lui dis-je, quand on ne demande 
rien, on a toujours quelque chose. 

C'est là une idée qui Tétonne d'abord. Puis 
il l'admet. Soit. Il ne demandera plus rien 
pour lui. Mais, de peur que sa discrétion ne 
passe inaperçue, jl me dit de temps en temps, 
d'un air dégagé : 

— Tu devrais bien acheter quelque chose . . . . 
pour ma pauvre petite sœur ! 



IV 



LA MAMAN 

Puisque tu es vilain, tu n'auras pas de 
dessert. 

PIERRE 

Maman, j'aime mieux te le dire, cher- 
che une autre punition. Je n'y tiens plus au 
dessert, non, je t'assure, môme à la crème. 
Tu ne me priverais pas en ne m'en donnan 
pas. Tu peux m'en donner. 



LE PAPA 

Pour celte fois, je te pardonne, mais la 
prochaine fois, tu seras mis en pénitence une 
heure ; si tu recommences, tu y resteras le 
double; et ainsi de suite, en augmentant 
Saisis-tu ? 

PIERRE 

Oh ! oui, mon vieux papa, c'est admirable. 



VI 



LA MAMAN 

Pourquoi ne ramasses-tu pas vite ta so^ur, 
quand elle dégringole dans Tescalier ? 

PIERRE 

J'attends qu'elle ait fini de tomber. 



13 



yii 



Berthe est malade. Elle ne cesse d'avoir 
quarante degrés de fièvre. Nous sommes très 
inquiets et, pour qu'elle avale ses potions, je 
lui promets, chaque matin, un joujou neuf, 
et chaque soir, je rapporte du une voiture 
de laitier, ou un chien qui saute, et toutes les 
poupées que le génie des bazars peut inventer. 
Mais les joies de la petite ne durent guère. 
Elle n'a plus la force de jouer. Elle n'a que 
la force de regarder, à travers les mailles du 
filet de son lit, ses joujoux rangés sur une 
table. Elle ne va pas mieux. Elle ne va pas 
mieux! nous n'y comprenons rien. Pierre 
non plus. A plat ventre, il regarde aussi les 



BUCOLiOUES 219 

joujoux, ces richesses inutiles auxquelles sa 
sœur défend qu'on touche. 

— C'est pourtant à mon tour, dît-il, d'être 
malade. 



VIII 



Comme la maman reste au chevet de la 
petite sœur, il faut que je sorte Pierre. 

— Je te remercie que tu me sors, dît-il. 

Il danse de plaisir, très fier, et je lui dis : 

— Tu comprends, c'est un honneiu* de 
sortir avec moi. Aussi n'emporte ni cerceau, 
ni ballon, ni pelle, ni ficelle. Ça nous gêne- 
rait. Tâche de n'avoir aucun besoin et sur- 
tout ne demande rien. 

— Alors, dit Pierre, j'emporterai ma canne. 

— Pourquoi faire? Tu peux casser une 
glace ou me crever un œil. Nous marcherons 
tous deux, droits, la main dans la main, 
comme un seul homme. Nous causerons, et si 
tu veux, nous profiterons de notre prome- 



BUCOLIQUES 221 

nade pour mettre au courant quelques visites 
arriérées. Il y a des mois qu'on en doit une 
à nos vieux amis les fiemard. 

— Ah ! *oui, dit Pierre sérieux, ce sera plus 
amusant. 

Il a Tair convaincu. Je 1' « achève » en lui 
disant : 

— A ton âge, il ne faut pas être égoïste. 



IX 



Il est en rétard. On a oublié de lui donner 
des idées nettes sur Dieu, sur les religions, 
sur la mort. Il ne connaît que la vie. Il a vu, 
mais de loin, des enterrements qu'il confond 
avec les cavalcades, et c'est la première fois 
qu'il croise de si près cette voiture noire, ces 
chevaux noirs, ces hommes noirs. 

— Salue, lui dit la maman. 

— Pourquoi saluer ? 

— Salue. Je t'expliquerai après. 
Pierre ôte son chapeau et dit avec force : 

— Salut, messieurs ! 

La petite sœur a entendu. Son frère s'a- 
muse. Amusons-nous ! Et elle s'écrie : 

— Je veux voir la mariée, je veux voir la 
mariée ! 



X 



PIERRE 

Si tu veux, Berthe, nous allons jouer à la 
montre. 

LA MAMAN 

^ Je vous ai défendu de toucher à la montre. 

PIERRE 

Nous n'y touchons pas. Nous jouons à la 
regarder, sur la table, fierthe, prends la petite 
aiguille, moi, je prends la grande. 

Allez, une, deux, trois, regardons I 



XI 



PIERRE 

Qu'est-ce que c'est que ça? 

LA MAMAN 

Un sanglier. * 

PIERRE 

Mort? 

LA MAMAN 

Naturellement, puisque c'est un sanglier 
de bronze. 

PIERRE 

11 a donc fait des actes d'éclat, pour qu'on 
je mette en statue ? Et ça? 



BUGOUQUES 2fô 

LA MAMAN 

C'est Louis XIV,y qui a régné soixante- 
douze ans. 

PIERRE 

Il devait rudement bien régner. 



13. 



XIII 



Pierre, qui sait déjà lire, lit toutes les en- 
seignes de la rue et sa maman les lui explique. 

— Comprends-tu, dit-elle, après une longue 
explication, ce que signifient ces mots : Assu^ 
rance sur la vie ? 

— Oui, maman, c'est un monsieur qui vient 
nous dire quel jour on va mourir. 



XIV 



— Il a très bien appris ce matin, me dit sa 
maman au déjeuner. Tu peux l'inlerroger. 
Voyons, Pierre, qu'est-ce qu'on appelle un 
substantif? 

— Oh! maman, dit Pierre, veux-tu pas 
parler de ça à table ! 

tt apptfque une méthode personnelle à ses 
études historiques. Il serre dans ses doigts 
les feuillets d'un règne et, par leur épais- 
seur, il voit tout de suite si ce roi de France 
a duré longtemps. 

Il éclate de rire parce que je lui dis que 



230 BUCOUOUES 

la terre, la terre sur laquelle il marche, est 
ronde comme cette pomme. 
Quelle farce ! 

— Quand je serai grand, dit-il, je n'écrirai 
qu'avec des lettres n^^ajuscules. 

Absorbé, il compte du bout des lèvres : 

— Papa, papa, à ton idée, est-ce qu'il y a 
cent mille cacas dans Ja voiture à vidanges? 

n s'étonne qu'un verbe puisse avoir deux 
compléments directs. On ne lui donne jamais, 
à lui, deux joujoux ensemble. 

Chaque fois qu'il fait la preuve d'une sous- 
traction et qu'elle est juste, il n'en revient 
pas. 

il voudrait inventer un chiffre que personne 
ne connaisse, un chiffre au delà des quatril- 
lions. 

Il n'a pas encore commencé le latin. Il n'a 
commencé que le patois. 



BUCOLIQUES 231 

Il vient de lancer une flèche si haut, que 
cent mètres de plus, elle touchait le ciel. 

Il dit à une dame décolletée : « Est-ce votre 
peau que vous avez là, ou un maillot de cir- 
que? » 

Brusquement il s'écrie : « Moi, je suis un 
adulte! moi, je suis un adulte! » Et il fait 
tournoyer sur sa tête son tomahawk en os 
de gigot. 



XV 



PIERRE, répète & satiété : 

Un petit lac s'appelle étang ou mare, un 
petit lac s'appelle étangoumare, un petit 
lac 

LA MAMAN 

Bien, bien ; tu dois le savoir maintenant: 
Réponds : Comment s'appelle un petit lac? 

PIERRE 

Je ne sais pas. 



XVI 



LA MAMAN 

Tu vas voir, papa, les progrès de Pierre. 
Écoute, Pierre, je dis : 
L'oiseau chante une chanson, 

PIERRE 

Oui, maman. 

LA MAMAN 

Quel est le verbe? 

PIERRE 

Le verbe, le verbe... le verbe, c'est chante. 

LA MAMAN 

Bien. El quel est le sujet? 

PIERRE, sans hésiter. 

V Oiseau. 



234 BUCOLIQUES 

LE PAPA 

Bravo ! Bravo ! 

LA MAMAN qui triomphe. 

Tu Fentends, papa? Très bien, mon Pierre 
chéri. En effet, qu'est-ce qui chante? 

PIERRE 

L'oiseau, 

LA MAMAN 

Naturellement. Donc t oiseau est le...? 

PIERRE, sans hésiter. 

Le complément direct. 

LÀ MAMAN, désolée. 

Ah ! le gros bête qui gâte tout ! 

LE PAPA 

Dame, c'est ta faute. [Pourquoi însistes-tu? 



XVII 



LA MAMAN, elle dicte. 

...lise défmdiû avec le courage d'un liouy 
virgule... 

PIERRE 

Comment? rien qu'une virgule après le roi 
des animaux? 



XVIII 



PIORRE 

Pourquoi, maman, que tous les employés 
qui crient les noms des gares se ressemblent? 

LA MAMAN 

Parce que c'est le même. Il fait le voyage 
avec nous, dans notre train. 

PIERRE 

Ah!... Ce chemin de fer qui s'en va, il est 
arrivé après le nôtre? 

LA MAMAN 

Oui. 

PIERRE 

Et il repart avant nous ? 



BUCOUOUES 237 

LÀ mamau 
Dame! tu vois. 

I^IERRE 

Alors, ce n'est pas ju^te. 



XIX 



PIERRE 

Ce soir, à quatre heures, je jouerai zavec 
Antoine. 

LA MAMAN 

On ne dit pas : je jouerai 3:avec Antoine, 
c'est au futur. 

PIERRE 

Oui, maman, je me trompais, ce n'est pas 
avec Antoine, c'est avec François que je 
jouerai. 



XX 



LA MAMAN 

Tu ne veux plus me donner la main ? 

PIERRE 

Non, je suis trop grand., Ça pendrait. 



XXI 



PIERRE 

Oh ! maman, dis-moi que j'en ai un ? 

LA MAMAN 

Un quoi? 

PIERRE 

Un poil sous le bras. 

LA MAMAN 

Veux-tu te taire ! 

PIERRE 

Oh ! dis, maman, je t'en supplie, rien qu'un ! 



XXII 



PIERRE 

Va, va, je sais bien qu'une maman n'achète 
pas ses bébés. 

LA MAMAN 

Ah ! et comment les trouve-l-elle, s'il te 
plaît? 

PIERRE, brandissant sa Première Année d'Histoire 
Naturelle, 

Va, va, je sais bien que tu fais des œufs. 



44 



XXIII 



Un petit garçon de la campagne lui a dit 
que Noël n'existait pas. Consultée, la maman 
n'ose plus mentir. Non, Noël n'existe pas. 

Cette révélation le trouble peu. Il préfère 
que ce soit sa maman qui fasse Noël. Il a con- 
fiance en elle. Avec Noël, on ne savait jamais. 
Il ne croit donc plus à Noël devant nous 

Il promet de ne rien dire à Berthe. Il fait 
mieux. Près d'elle, il recroit à Noël ; .il lui dit 
seulement : 

— Nous avons chacun notre Noël. Le tien 
est tout petit. Le mien a vingt-cinq ans, 
comme maman. 

Puis, de nouveau, la foi tranquille de Berthe 



BUCOLIQUES 243 

le gagne. Il est d'autant moins fixé que le jour 
de Noël approche. La veille, il serait inca- 
pable de dire s'il croit encore à Noël ou s'il 
n'y croit plus, et qui des deux a raison, sa 
maman ou sa petite sœuTi 



XXIV 



Il est passionné de chemins de fer. Je me 
marierai, disait-il, avec une locomotive. II en 
a Usé de toutes les formes. Ceux qui coûtaient 
trop cher, il les désirait tellement qu'il avait 
de& coliques. Maintenant, les gros, les vrais 
le fascinent, et il en a peur. S41 ne cherche 
plus la clef qui les fait marcher, le rôle du 
mécanicien lui semble toujours inexplicable 
et terrible. Il n'approche d'une locomotive au 
repos que les doigts à la bouche et frémis- 
sant. Si elle siffle, il pâlit; et il ne peut se 
détacher d'elle. 

Il a le courage d'attendre celle qui vient 
là-bas. Il se cramponne aux barrières. Il 
ferme les yeux, il doit fermer les oreilles. La 



BUCOLIQUES 245 

locomotive passe. Il est au ciel et dans l'en- 
fer. 

Puis il respire et regarde fuir le troupeau 
des petites roues agiles et ronflantes. C'est 
un train de marchandises qui n'en finit plus. 
C'est peut-être le plus long de tous les trains 
de marchandises du monde. 

Pierre essaie de compter les wagons, il s'y 
perd et il aime mieux seulement les voir, les 
voir tous et les voir un à un. 

Et, quand c'est'fmi, il soupire : 

— Eh ben! vrai, il éi\ avait envie, celuHaî 



u. 



XXV 



Le Radeau. 

Pierre qui prend racine sur la plage, a mis 
son costume neuf et des bottines vernies. Il 
regarde un radeau balancé par la mer ; il en 
suit des yeux Fondulation légère, et se dit : 

— Voilà où je m'amuserais comme un roi. 

Mais le radeau est trop loin, la mer trop 
profonde, et Pierre, inutilement, quitterait 
ses belles bottines, retrousserait sa culotte 
qu'il ne faut pas mouiller. 

L'œil captif du radeau, comme un hanne- 
ton au bout d'un fil, il refuse de s'en aller. Il 
fait la moue, s'exaspère, et s'il retient ses 
larmes, c'est à cause de la solitude, où per- 
sonne ne le verrait pleurer. 



BUCOLIQUES 247 

Il ne peut que désirer de toutes ses forces 
et attendre. 

Longtemps rien n'arrive. 

Puis la mer cède la première, vague par 
vague, comme une couverture que tirent les 
doigts crispés d'un malade. Aussitôt la teire 
offre un sable humide, doux au pied, et vite ' 
séché par le feu du soleil, afin que les bot- 
tines restent propres. 

Le vent même se retourne et, d'une haleine 
brusque, rapproche le radeau du bord. 

Et les quatre éléments s'étant unis pour 
satisfaire son caprice, Pierre saute sur le 
radeau, qui développe toute sa chaîne vers 
rinconnu. 



BERTHE 



I 



Elle a cinq ans et elle est tellement grasse, 
grasse à^ lard, qu'elle ne pourrait pas boire 
dans une ornière sans se crotter les joues. 

Elle a une mine de dragée rose et le ventre 
rond comme un globe de lampe. 

Ce soir elle rêve et grogne dans son lit. Sa 
maman va la chercher et la garde un peu, 
près d'elle, dans le grand Kt. 

BERTHE 

A quoi ça sert, les rêves, à faire pleurer les 
petites filles? 

LA MAMAN 

(3a ne sert à rien, ma fille. Les choses qu'on 
rêve n'existent pas. 



250 BUCOLIQUES 

BERTHE 

Si ça ne sert à rien, pourquoi que je ne 
rêve pas toujours des choses agréables ? 

LA MAMAN 

F^arce que tu te couches sur le dos. Console- 
toi vite, et je te remettrai dans ton lit, sur le 
côté. . 

BERTHE 

J'aime mieux rester là. Au bord de toi, ça 
m'est égal de rêver. 

LA MAMAN 

Mais tu me gênes. 

BERTHE 

Je dormirai bien sage, 

LA MAMAN 

Non, non, il n'y a pas assez déplace, et si 
tu restes dans le grand lit, il faudra que j'aille 
dans le tien. 

BERTHE, pelotonnée. 

N'y va pas, n'y va pas! C'est plein de 
rêves. 



II 



LA MAMAN 

Tu es trop grande pour coucher avec 
papa... 

BERTHE 

Mais, maman, tu es plus grande que moi. 
Je suis toute petite. Est-ce que je suis plus 
petite qu'un petit four? Je crois que mes 
pieds commencent à grossir, mais ils sont 
encore trop petits. Des fois, j'ai des fourmis 
dedans, des petites fourmis, bien entendu. 
En sortirant de le bain... 

LA MAMAN 

En sortant du bain... 

BERTHE 

... ils fument comme des petits pains chauds. 



âo!2 BUCOLIQUES 

Est-ce qu'il y a des petites filles ]qui rapetis- 
sent au lieu de grandir? 

LA MAMAN 

Tu voudrais rapetisser? 

BERTHE 

Je voudrais être assez petite pour habiter 
dans Toseille. 



111 



Plusieurs soirs de suite, Berlhe, avant 
d'aller au lit, cache un morceau de papiçr 
sous la table, et le lendemain elle n'en revient 
pas qu'il n'y soit plus. Et elle a beau varier 
ses cachettes, le papier disparaît toujours. 

— C'est un peu fort, dit-elle à sa maman, 
pourquoi que je ne retrouve jamais mon pa- 
pier? 

— Parce que, ma fille, on balaie la salle à 
manger chaque matin. 



i:; 



IV 



BERTHE 

Cette nuit, maman, que je ne dormais pas, 
je t'ai écoutée donnir. Tu ronflais. 

LA MAMAN 

Que dis-tu là? jamais je ne ronfle. 

BERTHE 

Oh! maman..., tu ronflais, je te le ga- 
rantis. 

LA MAMAN 

Non, ma fille. 

BERTHE 

Alors, tu dormais à fond de train. 



BERTHE 

Est-ce qu'une tante vaut mieux qu'une 
maman? 

LA MAMAN 

Aucune tante ne vaut une maman. 

BERTHE, elle s'éloigne, réfléchit et revient. 

Mais mille tantes ^ est-ce que ça vaut une 
maman? * 

LA MAMAN 

Ni mille, ni cent mille. Personne, rien ne 
vaut une maman. 

BERTHE 

FichtrCj madame ! 



VI 



LA MAMAN 

Quoi, cela ne le ferait rien, si j'étais morte? 

BERTHE 

Non, si lu n'étais pas morte longtemps. 

LA MAMAN 

Tu serais contente, si je restais morte quel- 
ques jours? 

BERTHE 

Oh! un jour seulement. Je voudrais voir 
comme c'est pour unepetile fille, quand elle 
n'a plus de maman. 



vil 



LA MAMAN 

Vile, Berihe, avale, avale! 

BERTHE 

Comment veux-lu, ma pauvre vieille, que 
je boive ton huile de foie de morue, si tu fais 
la grimace rien qu'en me tendant la cuiller? 



VIII 



LA MAMAN 

Dépêche-toi. Tu n'ea finis plus de te bar- 
bouiller avec ton os de lièvre. 

BERTHE 

Ma foi, il est trop difficile. Je ne comprends 
rien à cet os-là. 

PIERRE 

Passe-le moi, pour que je voie à mon tour 
si j'y comprendrais quelque chose. 



IX 



BERTHE 

Veux-tu, s'il te plaît, dire à tes invités, ce 
soir, quand je serai couchée, de ne pas man- 
ger tous les petits fours ? 

LA MAMAN 

Berthe la gourmande! je vais aller cher- 
cher une autre petite fille. 

BERTHE 

Va donc! 

LA MAMAN 

Tu ne m'aimes plus? Tu aimes mieux ton 
papa que moi ? 

LE PAPA 

Elle nous aime tous deux autant l'un que 
l'autre, n'est-ce pas, Berthe ? 

BERTHE 

Il faut bien. 



X 



LA MAMAIS 

#erthe, pourquoi ne veux-tu pas ouvrir la 
porte, qiMvi <m frappe, pourquoi te sauves- 
tu? 

BERTHE 

Parce que j'ai peur. 

LA MAMAN 

De quoi ? 

BERTHE 

De quelque chose. 

LA MAMAN 

De quoi? d'un voleur? 

BERTHE 

Oh ! non, pas d'un voleur. 



BUCOUOUES 261 

LA MAMAN 

D'un loup? 

BERTHE 

Oh ! non, pas d'un loup. 

LA MAMAM 

Mais de quoi ? 

BERTHE 

De quelque chose. 



15. 



XI 



LA MAMAN 

Regarde sur la gouttière ce petit oiseau 
qui grelotte et qui a faim. 

BERTHE 

Veux-tu que je Tinvite à dîner?... 
Oh! la lune!... {silence eu rêverie) comme 
elle sait bien se tenir en Tair ! 



XII 



BERTHfi 

Écoule, papa, que je le dise quelque chose 
tout en bas de l'oreille. Aujourd'hui, c'est 
moi qui te fais cuire ton œuf sur le plat. Je 
couperai le morceau de beurre avec ma main. 
Je suis sûr que je n'aurai pas peur en cassant 
l'œuf et que je ne l'écrabouillerai pas, comme 
hier. Et tant pis si je me brûle, je ne pleurerai 
pas. Mais ce ne sera pas de ma faute si je 
mets trop de sel et trop de poivi'e et il ne 
faudra pas me gronder si le jaune n'est pas 
bien au milieu. 



1 



XIH 



BERTHE 

Maman , le robinet coule trop fort. Arrtte-le. 

LA MAMAN 

Comme ça? 

BERTHE 

Non, il ne coule plus assez fort. 

LA MAMAN 

Comme ça? Explique-toi au lieu de trépi- 
gner. 

BERTHE 

Je veux qu'il coule sans faire de plis. 



XIV 



Berthe absorbée tourne sa cuiller dans sa 
tasse de tilleul et elle regarde au fond de la 
tasse. 

— Ne faites pas de bruit, dit-elle, mon 
sucre est en train de s'évanouir. 

— Oh ! dit-elle, il pousse des petites bulles. 
. Et elle tourne de plus en plus lentement la 

cuiller : 

— Ah ! dit-elle enfin, mon sucre est mort! 



XV 



LA MAMAN 

Tiens-loi tranquille ! tu remues comme un 
panier de rats. Ne frotte pas tes mains sur 
ma manche pour voir si elles sont propres. Je 
ne veux pas^de ton baiser au jus de carottes. 
N'enlève pas l'étiquette de la bouteille. Ne 
mets pas ton rond de serviette sur ta tête. 

BERTHE 

C'est pour faire la reine. 

LA MAMAN 

Je te dis d'essuyer ton couteau sur ta ser- 
viette et non de l'aiguiser. Tu as six prunes : 
il me faut six noyaux. Je t'ai déjà dit qu'on 
ne prenait pas ses confitures avec les doigts. 



BUCOLIQUES 267 

BERTHE 

Je croyais que c'était un os. 

LA MAMAI^I 

Tu fais des escargots de confitures sur ta 
serviette. 

BERTHE 

Une autre fois, je demanderai une tartine 
de pain sec. 

LA MAMAN 

Mouche-toi.' 

BERTHE 

Attends que je cherche mon mouchoir, 
comme le dada au cirque. 

LA MAMAN 

Ne jette pas tes graines de raisin, on glisse 
dessus. 

BERTHE 

Est-ce que c'est de l'huile de foie de morue 
qu'il y a dans les graines de raisin ? 

LA MAMAN 

C'est du vin. 

BERTHE 

Alors je peux faire le pressoir. {Elle enfonce 



268 BUCOLIQUES 

une graine au creux de sajoue, et du haut 
du doigt elle l'écrase contre ses dents.). 

LA MAMAN 

Oh! tu n'as pas louché à ton pain. 

BERTHE 

Tiens, c'est vrai, je ne Favais pas vu, mon 
morceau de pain. 

LA MAMAN 

Il faut sucer ta dragée et non l'avaler. 

BERTHE 

Oui, maman. Ah ! j'ai manqué. Donne-m'en 
une autre. 

LA MAMAN ^ 

Plie mieux ta serviette. 

BERTHE 

Et comme ça, est-elle encore trop mai- 
gre? 



XVI 



BERTHE 

Maman, je n'aime pas la soupe aux len- 
tilles : c'est de la soupe de charbonnier. Je 
n'aime pas non plus les haricots blancs. Je 
n'aime que les haricots de Pâques. 

LA MAMAN 

Les haricots rouges. Mange donc ta côte- 
lette. 

BERTHE 

Il faut bien que je. fasse une tour Eiffel! 
Toi, la belle pomme de terre dorée, tu vas 
aller dans mon ventre. J'aime aussi les asper- 
ges, parce qu'elles font sentir mauvais. Mais, 
au vinaigre, elles sont mieux mangeables 
qu'à la sauce blanche; 



^70 BUCOLIQUES 

LA MAMAN 

Si tu savais seulement par quel bout les 
prendre ! Tu te trompes toujours de côté. 

BËRTHE 

( Veœée^ elle setait jusqu'au biscuit). — Pan ! 
voilà que je me trompe aussi de côté pour 
mon biscuit ! {Elle essuie avec sa sertdette la 
moitié du biscuit qu'elle ment de baigner^ 
et elle baigne Vautre moitié). 

LA MAMAN 

Là donc! renverse ta timbale. Encore une 
nappe perdue. Veux-tu ne pas le pencher 
sous la table ! 

BERTHE 

Maman, j'écoute si le vin est arrivé par 
terre. 



XVII 



LA MÂMÂN 

Ne touche pas à ça ! 

BERTHE 

C'est du papier. 

LA MAMAN 

C'est un billet de cent francs. 

^ BERTHE 

Ça? Ah! 

LA MAMAN 

Oui, ça, c'est de Fargent. 

BERTHE, elle écoute par la bouche. 

Oh! 



272 BUCOLIQUES 

LA MAMAN 

Des SOUS, si tu aimes mieux. G*est beau- 
coup de sous. 

BERTHEy haussant les épaules. 

Des drôles de sous. 



XVIll 



Berlhe a pris Thabilude bizarre de placer, de- 
vant certains mots, ce mot de son invention, 
cata^ et elle dit : « Donne-moi du cata-heurre, 
sur du ca^a-pain. Je te prie de ne pas me cata- 
piquer avec le ca^a-peigne. » 



XIX 



Ramage de Berthe. 

— Maman, veux-tu que je prenne, avec 
mes doigts, par la peau du cou, un pruneau 
cuit? 

— Maman, j'ai de l'étoffe de pruneau collée 
à mon palais. 

— Veux-tu que je tire la queue du rat qui 
est dans la bougie? 

— Est-ce que mon lapin a autant de poils 
que le chapeau de M. le curé? 

— Veux-tu que je me promène daas ma 
grande chemise de nuit, comme M. le curé 
dans son cache-misère? 

— Pourquoi que le Bon Dieu a toujours un 
torchon sur le ventre? 



BUCOLIQUES 275 

— Veux-tu que je crève l'édredon, pour 
faire envoler des mouches blanches? 

— Pourquoi que le pain nage sur Teau, 
comme les poissons ? 

— Pourquoi que les poissons n'ont pas de 
bottines ? 

— Pourquoi que leurs arêtes ne les piquent 
pas? 

— Est-ce que la mer méditerranée a des 
enfants ? 

— Est-ce que les vapeurs de la mer, qui 
montent au ciel pour faire les nuages, pren- 
nent le funiculaire? 

— Quelle punition qu'on donne au brouil- 
lard, quand il se dissipe? 

— Est-ce que notre chat est venu au monde 
à pied? pourquoi qu'il ne quitte jamais ses 
mitaines? 

— Boutonne ma chemise, maman, paurce 
que si un voleur venait, il me biserait mes 
nénés. 

— Veu3L-tu que je me fasse une chaîne de 
montre en épingles anglaises? 



276 ^ BUCOLIQUES 

— Gralte-moi ma puce, je te ficherai la paix 
ensuite. 

— Si tu me prêtes du sent-bon, je te dirai 
les cinq parties du monde. 

— Qu'est-ce qu'on apprend à l'école buis- 
sonnière? 

— 11 y a deux sortes de lettres, les voyelles 
et les Dickson. 

— Pourquoi que la lettre Q a une cravate? 

— Est-ce que le double-blanc des dominos 
a mal au cœur? 

— Mais maman, si tu écoutais, gros monde, 
quand je te parle. Pourquoi que tu ne réponds 
plus rien et que tu fais les gros yeux? Est-ce 
que tu penses à des orangs-outangs ? L'autre 
avant-hier, j'ai vu un singe. C'est un petit 
garçon qui veut toujours chiper quelque chose 
et qui s'enrhume par derrière. Mais l'ogre 
n'existe pas. On le chante seulement. Tu as 
perdu ta langue? Tu dors, créature? Ah! 
madame n'est pas contente! madame boude! 
madame fait sa princesse! Une, deux, trois, 
ma poupée, pleurons! Et si ça-^ gêne madame, 
qu'elle aille se plaindre au duc de Bourbon! 



XX 



Berthe s'imagine que savoir lire, c'est tenir 
un livre ouvert et promener ses yeux sur la 
page, en parlant tout haut. Elle improvise ou 
elle répète des histoires. Elle lit avec lenteur 
et régularité, sépare les syllabes, appuie, 
ne nous regarde qu'en dessous, remue la tête 
à droite et à gauche, et quand elle juge qu'elle 
a eu le temps de lire une page, elle la tourne, 
et chacun lui dit : 

— Comme tu lis bien ! 

— Il faut maintenant, lui dis-je, que tu 
apprennes tes lettres. 

— Oui, dit Berthe. 

Et elle s'imagine encore qu'écrire, c'est 
barbouiller, avec une plume, des feuilles 

16 



278 BUCOUOUES 

de papier blanc, et loat le monde lui dit : 

— Comme tu écris bien ! 

— Il faot maintenant, lui dis-je, que tu 
apprennes à faire des bâtons. 

— Des bâtons sur mesure, oui, dit Berthe 
raisonnable. 

Et si vous lui demandez : 

— Mademoiselle Berthe, savez-vous lire et 
écrire ? 

Elle vous dira : 

— Oh! il y a longtemps que je sais lire et 
écrire, et je vas maintenant apprendre mes 
lettres et mes bâtons. 



XXI 



L HOMME DU MONDE 

Bonjour, mademoiselle Berlhe. 

BERTHE 

Bonjour, monsieur. Mais moi, je n'ai pas 
de chapeau et je ne peux pas ôter mes che- 
veux pour vous saluer. 

l'homme du monde 

Mademoiselle Berthe, voulez-vous me per- 
mettre de vous présenter mes hommages? 

BERTHE, tendant la main. 

Oui, monsieur, donnez. 

l'homme du monde 
Voulez -vous m'embrasser, mademoiselle 
Berthe? 



580 BUCOLIQUES 

BERTHE 

Je veux bien {puis elle réfléchit et appelle 
Pierre) j viens avec moi, embrasser le mon- 
sieur, parce que j'ai peur de son nez. {Mais 
elle réfléchît de nouveau, et décidément elle 
n'y va pas,) 

LA MAMAN 

Pourquoi refuses-tu d'embrasser le mon- 
sieur? 

BERTHE 

Parce que je le trouve verdâtre et limo- 
neux. 



XXII 



LA MAMAN 

( 

Berlhe, embrasse-moi comme tu m'aimes. 

BERTHE 

Comme ça? 

LA MAMAM 

Plus fort! Plus fort! 

BERTHE 

Tu veux donc un gros, gros bibi qui ne 
pourrait pas passer daçs un rond de serviette ! 



XXIII 



Berlhe a mis un chapeau el une voilette de 
sa maman, elle se fait une visite dans la glace 
et elle se dit : 

— Oh! madame, c'est horrible! imaginez 
qu'un de mes enfants a des pets-de-nonne 
autour du cou. 

— Comment! madame, despets-de-nopne? 
se répond Berthe, vous voulez dire des man- 
darines? 

— Pardon, madame, je dis des pets-de- 
nonne. Quand on les perce, il ne sort rien. 
Si c'était des mandarines, il sortirait au moins 
des petits noyaux. Donc, croyez-moi, ma- 
dame, c'est bel et bien des pets-de-nonne que 
mon malheureux enfant a autour du cou. 



XXIV 



BËRTHË 

C'est très vilain de dire ces mots-là, n'est- 
ce pas, maman? 

LA MAMAN 

Quels mots? 

BERTHE 

Une petite fille bien élevée ne doit jamais 
les dire, n'est-ce pas, maman? 

LA MAMAN 

Lesquels, ma fille? 

BERTHE 

Chameau, cochon, gueule^ bougre et tu 
m'embêtes. 



XXV 



BERTUE 

Dans un coin du cabinet de toilette, elle bougonne. 
Elle a 1 air d*un mauYais ange sur le pot. Elle ressemble 
aussi, le pot collant & ses fesses, à un escargot tout 
sorti de sa maison. 

Je n'ai pas envie ! 

LA MAMAN 

Si, si, ma fille, pousse. J'y tiens. Inutile 
de t'entêter. Je ne céderai pas. Nous reste- 
rons ici jusqu'à demain, s'il le faut. {Silence 
prolongé.) 

BERTHE, subitement elle se dresse et triomphe. 

J'ai fini, maman. Il vient de venir! 11 vient 
de venir! 



BUCOUQUES 28o 

LA MAMAN 

Tant mieux, ma fille, lu vois que j'avais 
raison. Esl-ii beau? 

BERTHE 

Superbe !... Je crois qu'il a un chapeau de 
paille. 



XXV 



LA MAMAN 

Comme tu es sage ! 

BERTHE 

Oui, je sens que Nod travaille à mon jou- 
jou. 

Chaque matin, à son réveil, elle dit : « Noël ! 
c'est dans dix jours, dans neuf jours, dans 
huit jours... » Ce matin, elle dit : « Noël! 
c'est dans zéro jours. » 

BERTHE, au désespoir..., elle vient de repasser, 
sur son catalogue, les joujoux qu'elle désire. 

Jamais, jamais Noël ne voudra m'apporter 
les trois choses que je lui demande. 



BUCOLIQUES âB7 

LA MAMAN 

Lesquelles? 

BERTHE 

Jamais il ne voudra. 

LA MAMAN 

Dis tout de même. 

BERTHE 

Ce n'est pas la peine que je les dise, puis- 
que jamais il ne voudra me les apporter. 



XXVII 



BERTHE 

C'est aujourd'hui que je me marie. 

PIERRE 

Je veux bien être ton mari, y 

BERTHE 

Non, pas toi, tu ne mç donnerais pas assez 
d'enfants ! Imagine que je me suis commandé 
au Terminus un mari, pour quatre heures 
précises, et qu'il n'est pas encore venu. Atta- 
che-moi ce chiffon derrière; c'est la queue 
de ma robe de mariée. 

PIERRE 

Une jolie queue! un chiffon tout sale! 

BERTHE 

Oh! je ne fais pas un beau mariage. 



XXVIII 



Tu sais, Pierre, dit tout à coup Berthe, je 
crois que le Bon Dieu ne voudra pas nous 
conserver notre papa et notre maman. 

A celte idée, Pierre se met à pleurer. Aussi- 
tôt Berthe, qui croit qu'elle a dit la vérité sans 
le savoir, fond en larmçs et quatre pelits ruis- 
seaux coulent qu'on ne peut plus arrêter. 



i7 



XXIX 



BERTHE 

Il va loin, maman, le Irou des oreilles? 

LA MAMAN 

Il traverse la tête, excepté celle des sourds. 
Comme tu es pressée de sortir ! 

BERTHE 

Ce n'est pas moi. C'est ma belle robe. 

LA MAMAIV 

As-tu froid? 

BERTHE 

Ça dépend. Qu'est-ce que tu me mettrais? 
Si tu veux me mettre mon manteau neuf, j'ai 
froid. Quand on a froid on a la chair de poule, 



BUCOLIQUES ' 291 

des petits tas de sable sur la peau. Tiens ! 
pourquoi que je ne me vois plus dans la glace? 

LA MAMAN 

Sotte ! parce que tu fermes les yeux. Prends 
garde, tu te gantes mal. 

BERTHE 

Je fourre deux doigts dans la même guérite. 
Ce gant-là n'est pas aussi pareil que Tautre. 

LA MAMAN 

Pourquoi fais-tu la moue? Il te déplaît, ce 
manchon de chèvre de Mongolie? 

BERTHE 

Il n'a pas de cornes. 

LA MAMAN 

Laisse donc cette brosse ! 

BERTHE 

Je cherche ses poux* 



XXX 



Berthe ne prêle jamais sa poupée ; elle va- 
rie seulement ses façons de la refuser. Elle 
dit à une petite fille : 

— Mademoiselle, ma poupée a la rougeole, 
et ça s'attrape. 

Et elle dit à une grande personne : 

— Moi, madame, je vous prêterais bien ma 
poupée ; c'est elle qui me le défend, parce 
qu'elle n'aime pas allçx dans le monde. '* 



XXXI 



LA MAMAN 

Berthe, laisse ta poupée à la maison. Elle 
est trop lourde et tu rae la donnes tout de 
suite à porter. 

BERTHE 

Il faut alors que je lui dise que nous ne 
pouvons la sortir à cause du mauvais temps, 
et, comme elle n'est pas si bête, je jette- 
rai par la fenêtre de Teau sur le trottoir, pour 
lui faire croire qu'il pleut. 



xxxn 



BERTHE 

Maman, allons nous promener sur le bou- 
levard Persil. 

LA MAMAN 

Qu'appelles-tu le boulevard Persil? est-ce 
le boulevard?... {elle nomme plusieurs bou- 
levards). 

BERTHE 

Malesherbes! oui, c'est le boulevard Males- 
herbes que je voulais dire. Je savais bien qu'il 
y avait de Therbe dedans. 



XXXIII 



Comme Berthe courait sur le trolloir, un 
chien s'est élancé d'une porte. 

— J'ai eu tellement peur, dit-elle, que je 
me suis précipitée de m'arrêter. 



XXXIV 



BERTHE 

Maman, voilà un monsieur qui a un ventre 
dans le dos. 

LA MAMAN 

C'est un t)ossu. 

BERTHE 

Et v«Bà un autre monsieur qui n'a pas de 
jambes et qui marche sur sa culotte, dans les 
cailloux. 

LA MAMAN 

C'est un cul-de-jatle, ma fille. 

BERTHE 

Merci, s'il te plaît. Et pourquoi que les 
soldats se disent bonjour? 




BUCOLIQUES 297 

LA MAMAN 

Ils y sont obligés, chaque fois qu'ils se 
rencontrent. 

BERTHE 

Comme les chiens!... 

LA MAMAN 

Tu as toujours ta toupie? 

BERTHE 

Il y a lontemps que je Tai toujours. 



i7. 



XXXV 



Elle « toupite » sur le trottoir, et un coup 
de fouet malheureux jette la toupie dans les 
jambes d'un bonhomme qui pousse une petite 
pelle de fer au creux d'un rail de tram- 
way. 

Berthe pétrifiée voit l'homme se baisser 
vivement, ramasser la toupie et la mettre 
dans sa poche. 

— Maman, maman, crie-trelle, l'homme 
me prend ma toupie. 

Mais l'homme n'a l'air de rien. 

— Vous n'avez pas vu la toupie de ma pe- 
tite fille? dit la maman. 

— Pas vu, rrpond sèchement l'homme qui 
pousse sa pelle un peu plus vite. 



BCCOLIOUBS 299 

— Si, si, il me Ta prise, dit Herlhe trépi- 
gnant. 

Le boulevard est désert. Point de sergent 
de ville, et Thomme s'éloigne, snr le rail, le 
nez bas. 

— Viens, que je t'achète une autre toupie, 
dit la maman. 

Mais la neuve ne remplace pas l'ancienne 
Berthe pleure d'indignation. Le soir, à table, 

on ne parle que du drame. Aucun doute : 

rhomme a volé la toupie. 

— C'est un pauvre homme, dit la maman 
à Berthe. Il n'a pas de quoi acheter des tou- 
pies pour sa petite fille. Il lui apporte celles 
qu'il trouve dans la rue. 

Mais Berthe ne pardonne pas. Pour qu'elle 
se calme, il faut qu'on la couche, et de son lit 
elle s'écrie encore : 

— Si j'avais eu une bouteille de benzine, 
je lui aurais flanqué toute la bouteille à la 
figure. 



XXXVI 



BERTHE 

Écoute, papa, il yavail ce soir, aux Champs- 
Elysées, une jpauvre femme qui ne voulait 
pas laisser sa petite fille monter sur les che- 
vaux de bois. Et la petite fille demandait 
pourquoi. Et la pauvre femme disait: 

— Parce que ça te ferait mal au cœur. 

— Mais, maman, répondait la petite fille, 
regarde toutes ces petites filles sur les che- 
vaux de bois. Elles n'ont pas mal au cœur. 

— Si. 

— Elles ont toutes mal au cœur? 
~ Oui, toutes. 

— Pourquoi leurs mamans les laissent- 
elles mwiter sur les chevaux de bois? 



BUCOUQUES 301 

— Parce qu'elles n'ont pas été sages. C'est 
pour les punir. 

— Oh ! alors, je ne veux pas que tu m*y 
laisses monter, disait la petite fille. 

Et sais-tu, papa, ce qui est arrivé ensuite? 
Ma maman, à moi, qui avait entendu, a donné 
deux sous à la petite fille, et aussitôt sa ma- 
man, à elle. Ta laissée monter sur les che- 
vaux de bois. Preuve que tout à l'heure cette 
pauvre femme mentait. 



XXXVII 



LA MAMAN 

Berlhe, prends donc garde, tu bouscules 
les petites filles ! 

BEKTHE 

Maman, je le fais exprès. 

LA MAMAN * 

Tu fais exprès de cogner des petites filles 
qui ne te disent rien ? 

BERTUE 

Oui, maman. Je les cogne pour les saluer 
après et montrer comme je suis polie en leur 
disant : ^ Oh! pardon, mademoiselle! w 



XXXVIIl 



Tandis que la maman paie le cocher, Berthe 
regarde le cheval qui a chaud et qui fume. 
— Comme il est bien cuit, dit-elle ! 



XXXIX 



Pierre et Berlhe voiturenl un tonneau de 
vin. 

C'est Pierre le cocher et Berthe fait le ton- 
neau. 

— Hue! dit Pierre. 

Mais Berthe n'avance pas. 

— Hue donc! dit Pierre. 

— D'abord est-ce que j'ai du vin, demande 
Berthe, est-ce que je suis vide? II faut le 
dire. 



XL 



PIERRE 

L*éléphant est manchot. 

BERTHE 

Le perce-oreille a au bout de la queue une 
petite fourchette pour déjeuner... Tautruche 
vole. 

PIERRE 

Non. 

BERTHE 

Si. 

PIERRE 

Mais non. Je sais peut-être mon histoire 
naturelle mieux que toi. 

BERTHE 

Et moi, j€ te dis que Fàutruche vole, quand 
elle n'a pas sa petite voiture. 



. XLI 



BRRTHE 

Jouons au chai et à la souris. 

PIERRE 

Je veux bien. {Aussitôt il fait fît/ fttf et 
s'élance sur Berthe.) 

BERTHE 

Mais lu te trompas, c'est moi le chat. 

PIERRE 

Alors, dimanche ce sera mon lour d'avoir 
la queue du gigot. 



XLII 



BERTHE 

Cette petite bête-là, c'est un catalogue. 

PIERRE 

Un cloporte. 

BERTHE 

Et ça, un cure-oreille? 

PIERRE 

Un écureuil. 

BERTHE 

Avec quoi fait-on le pain? 

PIERRE 

Avec de la mie et de la croûte* 



308 B0COLIOUES 

BERTHE 

Qu'est-ce que les poules ont sur la tête? 

PIERRE 

C'est leur cervelle qui sort... Je parie que 
tu ne sais pas ce qui vient après les quatril- 
lions? 

BERTHE ' 

Tu m'ennuies, les oignons... Tiens, une 
vieille pantoufle! 

PIERRE 

C'est une bouse de vache cuite au soleil. 

BERTHE 

Ah ! je croyais que c'était une vieille pan- 
toufle, et je cherchais l'autre... pourquoi 
qu'il y a des gens qui se pendent? 

PIERRE 

Pour se faire sécher... As-tu remarqué que 
papa et maman se parlent quelquefois 
comme des petits oiseaux. 



BUCOLIQUES 309 

BERTHE 

Oui... quinze et sept, vingt; vingt et dix, 
quarante-deux; quarante-deux et... • 

PIERRE 

Comme tu comptes mal, ma pauvre Berthe ! 

BERTHE 

D'abord, tu ne peux pas savoir. Je compte 
en anglais. 



XLIJl 



Berlhe fait gravement des pâtés de sable 
aux Tuileries : 

— Maman, dit-elle, est-ce qu'on peiit faire 
des pâtés avec la poussière des morts? 



XLIV 



Pierre et Berthe reviennent tout chauds 
du cirque. 

BERTHE 

Oh! papa, il faisait un monde dans ce cir- 
que, tu n'en as pas idée. Si tu avais vu le 
petit nain, tu te serais tordu. Est-ce que les 
clowns sont vivants? 

PIERRE 

Pourquoi se mettent-ils de la gribouillade 
sur la figure ? 

* BERTHE 

«c sais maintenant tenir un éventail, il faut 
faire voir le beau côté au monde. 

PIERRE 

Ce n'est pas un bon métier que celui de 
cheval : il doit courir tout le temps* 



312 BUCOLIQUtSS 

BERTHE 

Le cheval avait un jupon de soie comme 
maman. La belle dame sautait dessus et le 
cheval ne s'occupait même pas des nibans. 

PIERRE 

Il faut qu'il soit bien habitué. 

BERTHE 

Il y a un cheval qui s'est piqué dans un 
autre. 

PIERRE 

Chocolat m'a regardé! 

BERTHE 

Je veux me marier avec Chocolat. 

PIERRE 

11 ne voudra pas de toi. 

BERTHE 

Mais moi je voudrai de lui. 

PIERRE 

C'est défendu à une blanche de se marier 
avec un noir. Les gens de la rue diraient : 
vous voyez cette petite fille, c est la femme 
d'un nègre. 

BERTHE 

Ça m'est égal, puisque je l'aime, 



BUCOUQUES 313 

PIERRE 

Pourquoi Taimes-lu plutôt que Footitt? 

BERTHE 

Parce qu'il n'a pas de perruque : je l'aime, 
je Taime. 

PIERRE 

Lui ne t'aime pas. 

BERTHE 

Pourquoi? 

PIERRE 

Parce qu'il ne te connaît pas. 

BERTHE 

Moi, je le connais. Je lui dirai mon nom. 
Je lui dirai « Monsieur Chocolat, je m'appelle 
Berthe.» Alors il méconnaîtra, et il m'aimera. 

PIERRE 

Tu te le figures, tu te trompes. 

BERTHE 

Il m'aime déjà, puisqu'il m'a donné des 
chocolats. 

PIERRE 

Chocolat t'a donné des chocolats parce, que 
tu étais au cirque. 11 en donne à tout le 
monde. Mais s'il te rencontrait toute seule 

48 



314 BUCOLIQUES 

dans la rue, il ne te donnerait pas de cho- 
colats. 

BERTHE 

Pourquoi? 11 est très gentil. 

PIERRE 

Au cirque, oui, mais pas en ville. En ville, 
un nègre est toujours méchant. 

BERTHE 

Enfin, moi j'aime Chocolat. 

PIERRE 

Gourmande ! 

BERTHE 

Ah ! tu me traites de gourmande ! tu crois 
donc que je veux le manger comme un cho- 
colat ? 

PIERRE 

Tu m'ennuies avec ton Chocolat. 

BERTHE 

Et toi, tu m'ennuies avec ton Footitt. Je 
voudrais que Footitt n'existe pas* 

PIERRE 

Un jour Chocolat sera mort aussi. 

BERTHE 

Alors j'aimerai son tombeau... Et to , 



BUCOLIQUES 315 

papa, lequel que tu préfères de tous les ac- 
teurs du cirque. 

LE PAPA 

Chocolat, ma fille, Chocolat sûrement. 

BERTHE, modeste et rouge de plaisir. 

Je crois que tu as raison. 



XLV 



LA MAMAN 

Berthe, il ne faut jamais rester seule sur la 
route, à la campagne. 

BERTHE 

Je ne suis pas sur la route, je suis sur le 
trottoir d'herbe. 

LA MAMAN 

11 ne faut pas rester même sur le trottoir 
d'herbe, à cause des bœufs qui peuvent 
passer. 

! BERTHE 

Tu peux être tranquille, ma vieille, je ren- 
trerai vite à la maison, si je vois venir un 
gros bœuf, ou quelque autre bête cruelle. 



XLVI 



Berthe avait un petit chat qui toussait tant 
qu'il est mort. On lui en donne un autre, et 
voilà qu'il se met encore à tousser. 

— C'est peut-être le même, dit Berthe. 



48. 



XLVII 



Elle observe, par terre, deux insectes 
accouplés. 

— Regardez, dit-elle, une petite bête qui 
en mange une autre ! 

Elle dit d'une mouche : « Oh ! celle-là n'est 
pas dangereuse ; elle ne ferait qu'une pi- 
qûre immortelle. » 

Et elle dit d'une grosse marguerite au cœur 
jaune, aux pétales rouges : « Elle ressemble 
à un petit cirque. » 

Elle mâche des graines, pour qu'il lui 
pousse des fleurs au dedans d'elle. 



BUCOLIQUES 319 

Elle connaît presque toutes les couleurs. 

Elle dit : « C'est blanc, c'est rouge, vert, » 
et quand elle ne connaît pas, elle dit: «c'est 
sale. » 

Elle a entendu dire un jour que le ciel était 
moutonneux, que les nuages du ciel res- 
semblaient à des moutons. Elle a retenu le 
mot, et pour n'avoir pas l'air de répéter les^ 
mots des autres, elle dit négligemment : 

— Ce soir on dirait qu'il y a des cochons 
au ciel. 

Elle reprend Pierre qui dit que cette pomme 
tombée était pendue au mur. « Les pommes 
ne sont pas pendues au mur, dit-elle. Elles 
sont pendues aux feuilles. » 



XLVIII 



BERTHE 

Et qu'est-ce que je vois tout à coup ? je 
vois une guêpe qui sort de ma manche. 

LA MAMAN 

Que faisait-elle là, mon Dieu? 

BERTHE 

Elle était sans doute en train de se régaler 
avec mon joli petit bras. 



XLIX 



Penchée au bord de la rivière, sa manche 
relevée jusqu'au genou de son bras, Berthe 
trempe dans Teau sa petite main caressante 
et dit: 
^ — Je fais couler plus vite la rivière. 



J. 



Berthe se hausse sur la painte des pieds 
contre le mur de l'école et réussit à glisser 
une lettre dans la boîte. 

Puis elle attend. 

— Crois-tu, me dit-elle enfin, que la lettre 
est déjà un petit peu loin? 



Ll 



BERTHE 

Est-ce que le jardinier pourrait me faire 
une poupée ? 

LA MAMAN 

Non, ma fille, c'est trop difficile. 

BERTHE 

Pourquoi, puisqu'il sait planter des ca- 
rottes qui se tiennent droites I 



LU 



LA MAMAN 

Fais donc attention, Berlhe, tu écosses 
mal tes petits pois, tu en laisses tomber la 
moitié par terre. 

BERTHE 

Ce n'est pas de ma faute. Quand j'ouvre 
leur petite cabine, ils sautent de joie. 



LUI 



BERTIIK 

Et (,*a, c'est une roate nationale? 

LA MAMAN 

Celle où nous marchons, oui. 

BERTHE 

J'aime mieux les roules nationales que les 
petites routes. 

LA MAMAN 

Ah! 

BERTHE 

Parce qu'au moins il y a de la place pour 
cracher. 



i9 



LIV 



LA MAMAN, elle se promène avec Berthe dans tes 
allées du jardin. 

Oh ! qu'est-ce qui peut bien manger comme 
ça les feuilles de nos choux? 

BERTHE 

Ah! maman, cette fois, je te jure que ce 
n'est pas moi... Veux-tu que nous cherchions | 

s'il y a un chou dans une position jntéres- I 

santé? 



LV 



LA MAMAN, elle raconte au papa. 

J'en suis encore pâle. Il y avait une cou- 
leuvre au milieu du chemin. Elle était roulée 
comme un fouet. Elle a filé quand je Tai vue. 

BERTHE 

Moi aussi, je lai vue. 

LA MAMAN 

Ah ! non, j'étais entre la couleuvre et toi et 
je te l'ai cachée. Tu aurais eu trop peur. Tu 
aurais crié comme un petit porc qu'on met 
dans le train. Tu n'as rien vu* 

BERTHE 

Si, maman. 

LA MAMAN 

Non, Berthe* 



328 BUCOLIQUES 

BERTHE 

Puisqu elle était roulée comme un fouet, 
je l'ai bien vue. 

LA MAMAN 

Berlhe ! 

BEÏJTHE . 

Je t'assure que j'ai vu quelqtle chose. Je ne 
sais pas si j'ai vu la couleuvre. Mais, en tout 
cas, j'ai vu le manche. 



LVI 



Elle n'ose pas aller revoir la couleuvre 
morte, et elle veut y envoyer une petite fille, 
et elle lui dit : • 

— La bonne va vous accompagner. N'ayez 
pas peur, la couleuvre est morte. 

— Venez av-ec nous, dit la petite fille. 

— Non, pas moi, dit Berthe. Si j'y allais, 
la couleuvre serait capable d'être encore vi- 
vante. 



LVII 



LA MAMAN 

Tu t'amuses, Berthe? 

BERTHE, mélancolique. 

Oh ! pas guère. 

LA MAMAN 

Que fais- tu? 

BERTHE 

Je réfléchis quelque chose. 

LA MAMAN 

A quoi joues-tu toute seule? 

BERTIfE 

A m'ennuyer. 



BUCOLIQUES 331 

LA MAMAN 

•Ne mets pas ça à ta bouche, c'est du poi- 
son qui te ferait mourir. 

BERTHË 

Oh ! moi, jene tiens pas à la vie. 



LVIII 



Berthe, si fraîche et si jolie qu'on en man- 
gerait, est assise par terre à côté de sa 
maman et elle coud comme une grande dame. 
Elle coud de la vraie toile avec une vraie 
aiguille et du vrai fil. Elle pousse l'aiguille 
dans la toile, et le fil passe et repasse tout 
entier, et elle ne veut jamais que la maman 
noue le fil. 

— Comment veux-tu que je couse, s'il y a 
un nœud? dit-elle. 

— Moi, je fais un nœud, dit la maman. 

Et comme il serait long d'expliquer pour- 
quoi, elle ajoute : 

— Chacun ses habitudes. Les uns préfè- 



BUCOLIQUES 333 

renl coudre sans nœud, les autres avec un 
nœud. 

— Avec un nœud on coud mal, dit nette- 
ment Berthe. 

Et comme elle lève les yeux pour voir si 
on la regarde, elle se pique un peu. Elle Fa 
senti à peine. 

Va-t-elle pleurer? va-t-elle rire? 

Cela dépend d'un rien, d'un geste de sa 
mère. 

Elle ne sait plus. Elle s'informe : 

— Elle est méchante, l'aiguille, dis, maman ? 

— Mais non, ma chérie, elle est gentille, au 
contraire. Tu vois bien qu'elle veut jouer. 
Elle cogne à la porte de ton doigt. Elle 
demande poliment: « Peut-on entrer? » Et il 
faut que tu lui répondes, gracieuse et d'une 
voix douce : « Entrez, mignonne ! » 

— Ah r que c'est drôle ! dit Berthe qui se 
décide à rire de bon cœur. 

Puis elle se remet à l'ouvrage, elle coud 
d'un air travailleur et elle attend que de nou- 
vau l'aiguille la pique, et dès qu'elle sent 
quelque chose : 

19. 



334 BUCOLIQUES 

— Entrez, mignonne ! dil-elle. 

— Bravo, dit la maman, de cette manière 
il n'y a aucun danger. 

Berthe éclate de rire. Elle s>muse beau- 
coup. Elle s'amuse même trop et devient 
imprudente. Comme, à son gré, Faiguille rie 
pique pas assez souvent, elle l'aide et voilà 
qu'elle jette un cri. 

Cette fois, Faiguille a pénétré. Une goutte 
de sang perle au bout du doigt et la main 
s'agite dans l'air. On dirait qu'une rose s'est 
blessée à son épine. 

Mais tandis que vite la maman suce le doigt 
et souffle dessus, Berthe, ses petites épaules 
secouées comme si elle avait une petite cas- 
cade dans le cœur, répond tout de même : 

— En-entrez, mi-ignonne ! 



LIX 



— Ma petite fille, je t'assure que les vers 
de terre ne sont pas sales. 

I — Maman dit que, si on y touche, ça fait 

I venir des boutons. 

— Ta maman dit du mal des vers parce 
qu'elle en a peur. Toi, tu es plus brave. 

— Je Tespère bien, dit Berthe. Alors, papa, 
je peux les flatter ? 

— Comme les lapins, comme ton chat, 
comme le chien. 

— Est-ce que je peux les embrasser ? 

— Si le cœur t'en dit. Il faut aimer toutes 
les bêtes. 

Comme il a plu toute la nuit, soit qu'ils se 
plaisent imprudemment dehors, soit qu'ils 



336 BUCOLIQUES 

chercheat, égarés, leur trou, de grands vers 
sillonnent ce malin le sable des allées. Berlhe 
suit leur trace fraîche, les récolte par le 
milieu, et les met dans son tablier. 

Après les avoir longtemps promenés et 
bercés, elle s'assied et les regarde. Elle lés 
tripote, les presse et les vide de la terre brune 
dont ite se nourrissent. Puis, de ses doigts 
déjà habiles à coudre, elle façonne, avec les 
vers, des bagues, des bracelets, des colliers 
et des cravates. Il ne semble plus que le ver 
se torde, c'est elle qui le noue et le dénoue à 
sa fantaisie. 

Tantôt elle pétrit une pâte inerte, tantôt elle 
tire et lever s'allonge et vit toujours. 

Maintenant, c'est un petit fouet, qu'au bout 
de soïi bras nu qui sert de nmnche, Berthe 
fait tournoyer, plus vite, encore plus vite, 
jusqu a ce que le petit fouet se rompe et 
perde sa mèche. 



LX 



Berthe fait avec moi sa première partie de 
pêche et elle porte joyeusement sa ligne, c'est- 
à-dire une ficelle avec un bâton. Je n'ai rien 
mis au bout de la ficelle, ni hameçon, ni épin- 
gle tordue, de peur que Berthe ne se pique, 
mais elle croit, puisque je le dis, que sa ligne 
est une vraie ligne comme la mienne. Elle ne 
connaît pas les hameçons, elle sait mal à 
quoi me servent mes amorces ; elle suppose 
vaguement que je les distribue comme des 
graines aux oiseaux, et elle me demande si 
je veux lui en prêter une. 

-— Pourquoi faire ? lui dis-je; quand le 
poisson a très faim, il préfère la ficelle. 

— Ah! dit Berthe. 



338 ^ BUCOLIQUES 

Installée au bord de la rivière, à la meil- 
leure place, elle remue sa ficelle dans Teau et 
je peux, non loin d'elle, pêcher tranquille. 
Aucune chute n'est à craindre. 

Comme j'attrape un poisson, Berthe tire 
aussi sa ficelle et dit : 

— Est-ce qu il y en a un après la mienne ? 

— Non, tu as dû le manquer. Repose ta 
ligne. 

Elle la pose à peine et tire de nouveau. 

— Regarde, dit-elle, sûr, il y en a un cette 
fois. 

— Petite sotte, lui dis-je, tu pêches trop 
vite ! Donne au poisson le temps de mordre, 
et laisse ta ligne dans Teau. 

— Dieu merci, dit Berthe, ma ficelle est 
pointant assez mouillée. 

Elle patiente encore un tout petit peu, 
puis, libre de ne plus pêcher si ça Fennuie, 
elle quitte la place et va vers l'arrosoir où je 
jette mes poissons. Les uns, vifs, nagent au 
fond et tournent comme si l'arrosoir était un 
cirque; les autres, oppressés, de guingois, 
bâillent à fleur d'eau. Et c'est ce qui amuse le 



BUCOLIQUES 339 

plus Berthe, de les voir ouvrir et fenner len- 
tement la gueule. 

— Ils avaient soif, dit-èlle. 

Le goût de la pêche lui revient. 

Elle réfléchit qu'elle ferait beaucoup mieux 
de pêcher ces poissons qu'elle voit, que ceux 
de la rivière qu'on ne voit pas. 

Aussitôt elle trempe toute sa ficelle, JUS7 
qu'au bâton, dansTarrosoir. - ' 

, — Je t'avertis qu'ils se méfient, lui dis-je* 
Je les ai déjà pris et je doute que tu les 
reprennes. • > 

— D'abord, toi tu n'en sais rien, dit Berthe. 
Peut-être qu'en buvant l'eau de l'arrosoir ils 
vont avaler ma ficelle. 



LXI 



La campagne se sèche, après la pluie, au 
soleil reparu. L'air léger, les odeurs lièdes, 
les feuilles humides, le chant clarifié des 
oiseaux, tout nous invite, Berthe et moi, à 
notre promenade quotidienne. 

De chaque côté de la route, des ruisseaux 
d'orage, partis d'un élan fou, se calment peu 
à peu, ne sont bientôt plus que des flaques et 
la terre les boit. La perle d'eau qui brillait à la 
pointe du brin d herbe, glisse, fond et s'éteint. 
Si je passe trop près d'une branche, elle m'ac- 
croche et me bénit de toutes ses gouttes/ 

I^ nature rit de s'être fâchée sans motifs 
et se pardonne. Elle redevient communica- 
tive et attendrissante. On a moins ie peine 
que jamais à l'aimer. 



BIJCOUOUES 341 

C'est pourquoi j'évite, avec précaution, les 
limaces qui traversent la route au risque de 
se faire écraser et, du bout de ma canne, je 
les jette hors de péril, dans Therbe. . 

Elles se ferment comme des rondelles de 
caoutchouc et sécrètent, de stupeur, une 
mousse onctueuse. 

Mais Berthe arrive. 

Elle marche derrière toute seule, et me 
suit à pas menus et la main libre. Dès qu'elle 
voit une des limaces que j'ai sauvées, elle 
s'arrête: 

— Oh! oh! limace, où vas-tu? lui dît-eUe, 
en la prenant à pleins doigts. Tu désobéis 
comme moi, quand je monte sur les bords 
du canal. Tu t'égares, et tu ne pourras plps 
rentrer ce soir à la maison. C'est bien heu-, 
reux que je passe par ici, et que je te rat- 
trape pour te remettre dans le bon chemin,, au 
milieu de la route. 



FIN 



SAINT-DENIS 
IMPRIMERIE H. BOUILLANT 

20, RUB DR PARIS, 20 



V 



YB 39276 





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